Cesser de vouloir être : un savoir-faire

Soudain, je dis à G. : « Bon, je vais pondre un post, ça a assez duré. »

Peu importe que je n’aie rien à apprendre au monde qu’il ne sache déjà. Il est démontré qu’enfoncer une porte ouverte fait parfois jouir.

Une partie de la blogosphère, pas mal de gens l’ont noté, se constitue de blogs plus ou moins geignards tenus (et plus ou moins mal écrits) par des gens passant beaucoup plus de temps à se plaindre des refus successifs de leurs manuscrits par les éditeurs — et ne s’étonnant jamais d’une telle unanimité intemporelle — qu’à travailler l’écriture, apprendre à penser, fournir à leur biographie les quelques aspérités métaphysiques qui les rendraient dignes de l’intérêt des masses (laborieuses). Se faire remarquer par leurs seuls écrits leur étant manifestement impossible, ils chialent ainsi à perpétuité, hurlant — de manière plus ou moins pavlovienne et subtile — à un complot qui n’aurait d’égal que celui des youpins si on les poussait un peu (les Juifs tenant, c’est bien connu, le milieu de l’édition par les gonades, comme ils tiennent la fourrure et la banque).

Ils me font penser depuis longtemps (pas les Juifs : les wannabe, par exemple celle-ci) à la nouvelle de Kundera « Personne ne va rire », dans Risibles amours. Où le narrateur, mis malgré lui en position de juger du travail d’un insistant importun (c.-à.d. un gros relou), finit par recourir à la calomnie pour se débarrasser de ce nuisible, qui répond au nom de Zaturecky. (Et toi, tu tuerais qui pour arriver, vil tocard dépourvu de la moindre étincelle créative ?)

Ces gens-là, les wannabe (trois syllabes anglaises signifiant : « arrivistes assumés ne désirant en ce monde qu’être, sans prendre la peine de faire »), ne font preuve d’aucun talent particulier, d’aucune amorce de style, d’aucune idée un tant soit peu originale. Et ce sont, il fallait s’y attendre, les plus bruyants et les plus gesticulants parmi les nombreux auteurs recalés par l’édition. Et, merveille de la démocratie médiatique, ils ouvrent des blogs. Et écrivent dedans. Et s’étonnent qu’on pût faire le constat de leur poujadisme. D’un genre même pas nouveau. Même pas néopoujadistes, les cons…

L’éditeur, celui qui fait fonction d’édition, a créé un monstre : celui qui désire être édité. Ce dernier, élevé dans la foi inepte qu’existe une chose telle qu’un droit inaliénable à l’édition, fait sienne la mission débile entre toutes de dénoncer les pratiques opaques (à l’aune de sa morale bancale et narcissique) du « milieu de l’édition », supposé plus pourri que le milieu de la mécanique automobile ou le milieu de la mousse au chocolat industrielle. Jamais le wannabe, cette excroissance scrofuleuse de nos temps porcins (cf. Gilles Châtelet), ne s’attèle à publier lui-même, s’armant de courage, d’un brin de savoir-faire et de quelques économies, ses œuvres qu’il juge pourtant impérissables. Dans la nouvelle de Kundera, Zaturecky est l’auteur d’un article effroyablement faible, et le narrateur (sommé poliment de juger) est mis dans la pire situation possible : soit mentir et dire que l’article est bon (voire excellent), fuite illusoire du conflit, l’engageant à une suite pénible ; soit dire la vérité, à savoir que l’article est mauvais (effroyablement), et se faire un ennemi vipérin — et sans doute à vie — de son auteur, qui voudrait bien être, ou au moins avoir l’air, « mais qu’a pas l’air du tout », comme l’aurait chanté, la colère enflammant sa gorge plus si flamande, le grand Brel.

Quelqu’un qui est capable de publier, sur un blog à prétention littéraire, ce genre de phrase :

« On veut être “fixé” comme on dit, parce que l’espoir du “OUI” espéré rend très douloureuse la crainte du “NON” redouté »,

ce petit quelqu’un mérite-t-il qu’un éditeur utilise son magot pour lui offrir un peu, si peu, de joie warholienne engloriolée, très vite submergée par le constat amer de la vanité de l’existence lorsqu’on se rend compte qu’on n’a vendu que quatre cent quarante-quatre exemplaires d’un opus qu’on imaginait pourtant révolutionnaire ?

Ah, et puis merde. J’ai encore perdu du temps moi-même à tirer à la ligne sur un non-sujet exemplaire. Je suis un graphomane.

Juan Manuel de Prada, lui, est écrivain :

Il crut tout d’abord qu’il devait s’agir d’habitants de rues proches que l’on délogeait de chez eux en prévision d’un bombardement, mais quand il vit les étoiles jaunes cousues pour la plupart à la hauteur de leurs poitrines, il comprit qu’il s’agissait de quelque chose de tout à fait différent. En queue du triste cortège apparurent des policiers armés de mousquetons. (…) Personne, parmi les curieux entassés sur les trottoirs, n’osait intervenir, pas même pour clamer sa honte devant un spectacle aussi dégradant ; mais il s’en trouvait pour esquisser une grimace de contrariété, comme on le fait devant une catastrophe qui ne nous concerne point. Quelqu’un, à une certaine distance, entonna d’une voix dégénérée et avinée une version antijuive de La Marseillaise qui circulait depuis quelques mois ; à cette voix, d’autres se joignirent, pour former un chœur qui n’était qu’un blasphème, une marée excrémentielle venue des latrines où l’homme renie sa condition :

Amour sacré de la Patrie,
conduis, soutiens nos bras vainqueurs.
France, notre France chérie,
combats avec tes défenseurs,
aux juifs fais mordre la poussière,
fais rendre gorge à ces voleurs
de notre or et de notre honneur,
puis chasse-les hors la frontière.
Aux armes, antijuifs, formez vos bataillons,
marchons, marchons,
qu’un sang impur abreuve nos sillons.

Il y avait un certain temps que l’orgueil patriotique de Jules languissait, en piteux état. Ce soir-là, en regardant les juifs marcher comme des bagnards, poussés par les accords de cette version obscène de La Marseillaise, il éprouva, pour la première fois nettement, avec une intolérable netteté, le dégoût d’être français. C’était un dégoût aussi vaste que le ciel d’été, cosmique, qui se coulait dans son sang, oppressait sa respiration, envahissait ses cellules ; un dégoût qui ne pouvait s’exprimer avec des mots, parce que les mots ont été inventés pour exprimer ce qui peut l’être, et que ce dégoût éludait, répudiait, assassinait les mots et se nourrissait de leurs déchets, en un grand festin charognard.

C’est un extrait du Septième Voile, qui a trouvé un éditeur, alors que les écrits de celle qui a, chevillé en sa petite âme, « l’espoir d’un OUI espéré », n’en ont toujours pas trouvé. Je mesure ce qu’il y a de désespérant dans ce fait simple et cruel, je le mesure sans une once, au fond, de jubilation sadique. L’absence de tout talent littéraire, l’absence de tout feu intérieur, de toute vision du monde chez quelqu’un qui ne vit pourtant que par et pour (mais pas de) l’écriture est une des plus grandes injustices de ce monde.

Tom Cantor, dans : Idiocratie, Spectaculaire-marchand, Textuel

4 commentaires à “Cesser de vouloir être : un savoir-faire”

  1. Jissi

    Le plus extraordinaire avec ces bénéficiaires potentiels du Revenu Minimum d’Edition (RME), c’est qu’à force de diatribes à coté de la plaque, ils arriveraient à réussir à faire oublier que le milieu de l’édition est réellement vérolé (voir toute la littérature sur le sujet + l’observation empirique : au moins 90% des livres publiés ne sont même pas dignes de la caisse des chats).

    Ta comparaison avec le milieu de la crème au chocolat industrielle est intéressant : un fabriquant de CCI ne prétend pas faire autre chose que de la CCI, plus ou moins bonne (en général, moins). Bien sûr, via la pub, il essaie de faire croire que c’est aussi delicious que celle de notre mammy, mais personne n’est dupe.

    L’éditeur, lui, essaie de nous faire croire que ce qu’il vend, c’est une fête de l’esprit, un feu d’artifice de style et d’intelligence, du miam-miam de narration, et au final une perle de ce qu’on appelle de manière assez vague le « la culture ». Et si l’on pratique certes le renvoi d’ascenseur et le copinage dans la CCI, ce n’est rien en comparaison du monde de l’édition.

    Dans un cas, on a des gens qui essaient de fourguer leur daube en ne le cachant pas (ou à peine), dans l’autre une escroquerie intellectuelle complète. Avec le fric du CNL et les des critiques littéraires (équivalents théoriques de « Que choisir ») incultes et qui publient chez l’éditeur ou ses potes …

  2. Tom Cantor

    C’était la 2e partie implicite du diptyque « Tous des cons ! », en effet.

    (CCI, ça fait très chambre de commerce, moi je parlais de MCI, ce qui, j’en conviens, ne change pas grand-chose à l’affaire.)

    En effet c’est le grand problème avec ces « gens-là » (retour à Brel, tiens). Le milieu de l’édition est (sans aucun doute) peuplé en grande partie d’escrocs à la culture (il suffit de lire des livres et des journaux), mais les wannabe veulent en faire partie. Ils veulent donc être des escrocs eux aussi. Et ils le sont donc déjà, automatiquement. Surtout quand tu vois la qualité de leur prose (je ne parle pas de leur cul). Tu ne peux donc pas avoir une discussion un peu sensée sur ce sujet avec « ça ». La psychose paranoïaque les guette quand elle ne les a pas déjà grignotés. Ils crachent dans la soupe mais ils n’ont même pas eu d’assiette. Ils sont privés de soupe, à juste titre. Qu’ils cuisinent leur soupe dans leur coin, et arrêtent de nous emmerder.

    C’était mon propos, que j’ai toujours du mal à exprimer clairement : l’écriture aussi, c’est de l’action. Se « sortir les doigts » et fabriquer ses bouquins ou ses petites revues faites maison, si on croit qu’on a quelque chose à dire (et même si on ne le croit pas, après tout), c’est la seule attitude un peu noble, la seule attitude qui permette de ne pas s’aigrir en se heurtant à des refus qui ont toutes les chances d’être éternels. S’aigrir menant à devenir stupide et borné, bien sûr.

    Je crois qu’on est depuis longtemps victime de ce mythe (souvent vérifié) que le compte d’auteur est une aberration, ou plutôt le refuge des mauvais. C’est sans doute vrai. Mais l’autopublication, l’auto-édition, au contraire, n’en est pas une. Je vois ça, peut-être naïvement, depuis quelque temps maintenant comme une résurgence des débuts de l’imprimerie, quand les imprimeurs étaient aussi les éditeurs et les libraires. Aujourd’hui l’imprimeur n’est qu’un technicien (cher), l’éditeur un commerçant et le libraire aussi. Et puis il y a ces gens qui ont la foi, comme G., littéralement « en marge » du système, hors de Paris, de France même, pas franchement versé dans la promo et le marketing, et qui fait de beaux bouquins. Mais les wannabe ne s’adressent pas aux G., à part à Gallimard bien sûr. Autant brancher sa sonde urinaire dans un Stradivarius, ad vitam eternam.

    C’est pourquoi j’ai toujours du mal à écrire clairement que le milieu de l’édition est peuplé d’arnaqueurs, même si je le pense. Ce « milieu », je ne l’ai jamais sollicité (je ne dis pas que ça n’arrivera pas). Il y a une attitude de quémandeur méprisable là-dedans, et c’est vrai que quémander quelque chose à un beauf à cigare est un avilissement. En même temps, il y a des éditeurs intelligents, aventureux. Il ne faut pas l’oublier. Laissons les amalgames bourrins aux Wrath et consorts.

  3. jissi

    Ah ben non ! S’autoéditer,c’est comme fabriquer sa bagnole soi-même, la plus luxueuse soit-elle. Si elle n’a pas été inséré dans le circuit marchand, si elle n’a pas un logo (celui de Audi, par ex.) qu’on puisse reconnaître et admirer, ça n’a aucun intérêt. C’est ce que fournit un éditeur, un logo. Idéalement Gallimard.
    Remarque que les wannabe n’essaient pas de se faire éditer chez des petits éditeurs, en général, mais chez des prestigieux, avec de « bons » logos.
    Ceci étant, la prose auto-éditée, est catastrophique dans la majorité des cas, souvent même pas en français …

  4. G2

    hahaha cette affaire de youpins et de gonades, sublime…
    mais G ne s’auto-édite pas. Il publie les livres qui méritent de l’être, fussent-ils les siens (le sien). ahaha pardon. Non sans dec je sais que G en publiant son livre s’est longtemps traité de looseur. en meme temps il s’agissait de fierté, ne pas présenter mon projet à un autre, me démontrer que je peux le faire seul. mais aussi de trouille. la trouilel du refus. et du coup pendant lontemps je me suis dit que en faisan tça je ne rentrais pas dans le cercle des ecrivains. les vrais ecrivains ne s’auto editent pas. en meme temps le livre n’est pas de la littérature alors… pourquoi se poser la question d’etre un écrivain? parce qu’on est toujours plus ambitieux qu’on le laisse paraitre ? parce qu’on rêve secrètement d’être chez TAddeï, pour faire mouiller les filles ? c’est un début de réponse intéressant. mais au fond… au fond qui m’a vraiment motivé… il fallait désamorcer la question de l’auteur et (re)trouver l’espritpunk rock. tu ponds, tu chie ta merde, tu l’emballe et tu l’envoie aux autres telle quelle. ET puis maintenant après qq mois je suis soulagé. Le puiblic est petit mais il est fervent. Cette « ferveur » (terme un poil exagéré mais on me comprendra) change tout à l’affaire… elle valide a posteriori toute la démarche. j’en ai chié seul face à mon projet qui n’avait aucun sens, me semblait-il. maintenant je vois bien qu’il y avait un fond de sens… et que la panique bourgeoise de l’imposture doit etre combattue avec de l’envie (l’envie de chier).
    Mon dieu je n’en dis pas plus je vais passer pour un connard satisfait (de pas grandchose).

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