La petite note salvatrice de David F. Wallace

« Toute musique qui ne peint rien n’est que du bruit. »
(Jean le Rond d’Alembert)

Par-delà l’éther et le temps flotte vers mon bureau, alors que j’écoute (fort) I Drove All Night dans la version de Cindy Lauper, un mot malin de David Foster Wallace, dont la trajectoire de vol est une courbe impossible à déterminer par aucune expression analytique de type y = f(x) et pourtant, comme le savait Jojo Fourier, représentable sous la forme d’une série trigonométrique, ce dont font leur beurre, notamment, les fabricants de synthétiseurs, à moins que je parle sans savoir.

Onze lignes tortueuses, qu’un programmeur appellerait peut-être, en faisant des doigts le signe de la croix, « bout de code spaghetti », avec des acronymes incessants, une grammaire défigurée et tous les ennuis associés que ces éléments diaboliques, agencés à la va-comme-je-te-pousse, peuvent imposer au traducteur qui ne demande rien d’autre que la paix, pouvoir prendre enfin sa douche et aller picoler dans un vernissage. Car comment traduire, sans s’arracher les cheveux, cette chose :

But neither Fourier nor anyone else in the early 1820s can prove that Fourier Integrals work for all f(x)’s, in part because there’s still deep confusion in math about how to define the integral … but anyway, the reason we’re even mentioning the F.I. problem is that A.-L. Cauchy’s work on it leads him to most of the quote-unquote rigorizing of analysis that he gets credit for, some of which rigor involves defining the integral as ‘the limit of a sum’ but most (= most of the rigor) concerns the convergence problems mentioned in (b) and its little Q.E.I. in the — Differential Equations part of E.G.II, specifically as those problems pertain to Fourier Series.

Caprice de star ? Sans doute ! Mais lucide, la star de la littérature. Car à la fin de ce bloc de grammaire malade — à rendre dément un professeur de lettres — l’auteur, avant tout joueur et potache, malgré la dépression qui le pendra, ajoute une toute petite note de bas de page, dont l’humilité non feinte et, pour tout dire, le génie me soulagent. Elle dit, cette notita :

There’s really nothing to be done about the preceding sentence except apologize.

Je ne vous raconte pas le soulagement, après vingt minutes de calvaire ! Au fond, ma traduction est aussi informe que l’originale, et celle de la note de bas de page procure le même genre de sentiment aérien, avec une virgule offerte par la maison :

Il n’y a vraiment rien à faire à propos de la phrase qui précède, sauf s’excuser.

Vous vous demandez peut-être comment j’ai fini par traduire le verset satanique. Mais il faudra attendre. Il est probable à 86,7 % que la traduction n’en est point fixée. Étonnant, non ?

Tom Cantor, dans : Infinimatheux, Textuel, Traduction piège à cons

Lieu commun

Cela faisait des mois que je subissais, brave chien de Pavlov de l’ère RSS, les « articles » insupportables de ce sous-journaliste politique élevé au bon grain catholique qui signe ses réflexions bistroïdes du pseudonyme — rayonnant de pure inventivité — « Koz », apocope géniale de… Koztoujours.

Panoplie de Noël intégriste.

Pourquoi je les subissais ? Parce que son blog (lieu commun de stupidités verbeuses dont Flaubert aurait peut-être, entre la poire et le fromage, pu tirer un Retour de Bouvard, sans Pécuchet qui s’est fait la malle, écœuré) fait partie de ceux que l’agrégateur de flux de Google, a.k.a. Google Reader, inclut par défaut dans sa sélection de penseurs contemporains.

Il n’y a sans doute rien de pire à mes yeux que l’arrivisme journalistique, qui consiste en une tentative misérable de partir de rien pour arriver pigiste au Figaro. Eh bien, ça y est : ce benêt exemplaire se vante aujourd’hui d’être enfin arrivé à piger pour ledit Figaro. (Et ce en tant que commentateur des fascinantes élections régionales.)

Les amateurs (vicieux) de guerres de religion seront sans doute amusés, sidérés et/ou hébétés de constater que les chrétiens se foutent encore sur la gueule, en 2010, au lieu de laisser leurs diverses sectes débiles agoniser — sans un bruit, s’il vous plaît. La guerre de religion 2.0 se déroule par exemple ici, dans un de ses vieux articles. Ce ne sont, signe des temps, qu’égorgements hélas virtuels, coups de genoux modérés dans les parties génitales : quelques commentaires sur un blog… Les catholiques se sont assagis. Au moins, sous l’Inquisition, ou pendant la Saint-Barthélémy, ils menaient vraiment la vie dure aux hérétiques ! Aujourd’hui, ils pérorent entre eux et c’est très laid.

Bref. J’ai enfin enlevé de mon Google Reader le flux honni. Je vais donc cesser de survoler une fois sur cinq le résultat poussif des absurdes raisonnements de ce graphomane incontinent aux dendrites calaminées.

Oui, cause toujours, mon colon.

Tom Cantor, dans : Idiocratie

Chimères

C’est énervant.

A quantity is something or nothing; if it is something, it has not yet vanished; if it is nothing, it has literally vanished. The supposition that there is an intermediate state between these two is a chimera.

Je ne travaille dans aucune bibliothèque « infinie » borgésienne et mon savoir encyclopédique est plutôt du genre minable — mais Google existe et a déjà numérisé tant de vieux bouquins fascinants que je suis bien obligé de reconnaître l’utilité de l’horrible firme faux-derche à la devise la plus orwellienne de toutes : Don’t be evil. Que faisaient les traducteurs (pour ne parler que d’eux) avant l’avènement du web ? Me voici ce matin confronté à une citation de d’Alembert sur les quantités infinitésimales. Auteur français traduit en anglais que je ne vais certainement pas massacrer en retour. Il y a quinze ans, un aller-retour à la Bibliothèque nationale se serait peut-être imposé.

J’ai déjà intégré le réflexe Google. Je sais qu’il y a de fortes chances pour qu’en ligne — c’est-à-dire, really, sur un disque dur ventilé planqué dans un entrepôt à Mountain View, à Dublin, à Singapour ou à Zurich — se trouve sous forme de suites de binary digits la citation en question. Je tape donc « d’alembert quantité chimère », soit les trois mots qui me semblent les plus discriminants dans l’extrait cité par DFW, et c’est alors le miracle : portant la honteuse estampille « numérisé par Google », la phrase originelle apparaît sur mon écran, dans son contexte. Je suis toujours en robe de chambre, les pieds dans les chaussons H&M offerts par ma douce à Noël, me remettant les burnes en place tous les quarts d’heure car je n’ai pas encore enfilé le moindre slip. Et devant moi :  d’Alembert dans le texte ! Je n’ai plus qu’à cliquer sur « texte brut », à faire attention aux pièges vicieux qu’aurait pu y truffer le logiciel de reconnaissance optique de caractères (il n’y en a aucun dans la phrase en question), à copier puis coller ledit texte brut dans mon document, et zou !

Vous l’aurez compris, pour un papier acide sur les dangers inhérents à la numérisation massive d’ouvrages de l’esprit par Google, il faut aller voir ailleurs, chez quelqu’un qui est déjà habillé. Moi, j’ai les couilles qui collent au siège en simili-cuir que je viens d’acheter chez Ikéa pour la modique somme pas super catholique (Georges Frêche avec nous !) de 35 euros TTC, et je peux dans le même mouvement me les soupeser afin de les faire remonter entre mes cuisses et télécharger du d’Alembert (et du Skinny Puppy, et du Max Pecas !). C’est tout ce qui m’intéresse, ce matin.

Le reste est une chimère, tiens.

Tom Cantor, dans : Autofiction (de mes deux), Infinimatheux, Spectaculaire-marchand, Textuel, Traduction piège à cons

Nourrir la réflexion (FFT)

On ne peut pas à la fois travailler (ou, parfois, procrastiner à l’ancienne, c’est-à-dire se sentir trop paralysé par la culpabilité de ne pas assez travailler pour pouvoir produire une « note de blog ») et produire une « note de blog ». Essayez voir d’enlever ces parenthèses, tiens. Qu’on rigole.

Donc, Formule présente dans le bouquin. Hors contexte, ne présente aucun intérêt.on ne peut pas tout faire en même temps. Travailler et se disperser. Mais pour moi, ce blog fait partie de mon travail, quoique de façon encore évanescente, indéterminée. Je tiens à le maintenir, ce journal — je préfère — auquel il n’est pas encore poussé la moindre dent, en activité. Pour ce faire sans perdre trop de temps qui est compté, rien de tel que quelques copiés-collés (l’accord de ce drôle de double verbe contemporain me pose toujours quelques problèmes de vue ; pourtant, rien d’épineux. Drôle de construction, quand même, ces deux verbes unis dans une seule action). Maintenir ce blog en activité, à défaut de le pousser aujourd’hui à l’action, implique de vous faire partager quelques avant-premières de la traduction en cours. Des maths, toujours. Pas vraiment relues, ces bribes. Je vais essayer d’en trouver qui soient bonne nourriture pour l’esprit, matière à réflexion, food for thought.

Une citation de George Danzig, pour commencer :

Lorsque, après une stupeur millénaire, la pensée européenne se débarrassa de l’effet des poudres somnifères si habilement administrées par les Pères chrétiens, le problème de l’infini fut l’un des premiers à être ravivé.

Ensuite, l’auteur lui-même, suicidé le 12 septembre 2008 par pendaison, comme T., incinéré aujourd’hui au Père-Lachaise :

Au moins graphiquement, l’idée de fonction avait été dans l’air depuis Oresme au quatorzième siècle, bien qu’Oresme eût utilisé la terminologie scolastique et appelé sa technique latitude des formes, « forme » étant le terme aristotélicien désignant les propriétés ou les qualités, dans lesquelles on pensait devoir inclure des choses comme la vitesse d’un corps en mouvement.

Pourquoi les gens se pendent-ils ? Lors de l’étrange cérémonie expéditive précédant la crémation, cet après-midi, il y avait beaucoup de monde, pas assez de place pour que tous les amis ou ceux qui aimaient, à des degrés divers mais sincères, T., s’assoient.

C’est en fait Bolzano, en 1817, dans son Rein analytischer Beweis des Lehrsatzes…, qui donne la première démonstration purement arithmétique d’un théorème impliquant des fonctions continues. Dans ce même livre, il fournit ce qui est aujourd’hui considéré comme la définition mathématique correcte de la continuité : f(x) est continue sur un intervalle A si en tout point a de A la différence f(a + δ) ─ f(a) peut être rendue aussi petite que possible en rendant δ arbitrairement petit. Bolzano est en fait un autre exemple frappant des caprices de la gloire mathématique. (…) Sachez, par exemple, que sa méthode pour déterminer si une série est continue est toujours utilisée aujourd’hui – et qu’elle est attribuée à Cauchy. Ou que Bolzano fut le premier mathématicien à découvrir une fonction qui soit continue mais non dérivable (c.-à-d. qu’elle n’a pas de dérivée), résultat qui bouleversa les hypothèses admises au début du calcul différentiel, qui étaient que continuité et dérivation marchaient main dans la main – et ce résultat fur complètement ignoré, la construction par K. Weierstrass d’une fonction similaire 30 ans plus tard étant saluée comme sa « découverte ».

Voilà, je vais me faire à présent cuire des carrés de poisson pané à la tomate, les écraser grossièrement dans une assiette, m’en sustenter et allumer la télévision. Pour un autre boulot, bien moins reluisant. C’est la mine !

Tom Cantor, dans : Autofiction (de mes deux), Infinimatheux, Textuel, Traduction piège à cons

Pourquoi ?

Ce type faisait partie de l’univers autour du bar depuis au moins quatre ans. Au début, quand je ne faisais pas attention, je le prenais pour un autre membre indéterminé de ce microcosme gay fasciné par l’apparence. Je me suis vite rendu compte que je me trompais. Je n’ai jamais été ami avec lui mais à chaque fois que j’ai discuté avec lui je me suis aperçu de la grande finesse de son esprit. Tellement grande que.

Il s’est pendu dans la nuit de samedi à dimanche. Depuis, son sourire franc et enfantin — malgré la moustache — et ses traits fins, ses yeux pétillants d’une certaine mélancolie me hantent, oh, pas plus d’une demi-heure par jour en temps cumulé, parce que ce n’était pas un ami, même pas un copain, juste quelqu’un que j’appréciais toujours de saluer, et avec qui j’ai échangé quelques paroles, à propos, le plus souvent, de musique dont nous étions tous les deux amateurs.

Il venait passer des disques au bar, bénévolement. Je n’ai pas honte de le dire parce que c’était son choix, et que c’était d’ailleurs la plupart du temps à moitié à l’improviste, et pour le plaisir. Il avait un bon poste, dans l’industrie de la mode — chez Margiela, puis chez Vuitton, si je me souviens bien. Je crois aussi me souvenir qu’on lui avait proposé un poste « européen » dans un grand groupe dont j’ai oublié le nom, et que cette perspective le rendait perplexe. Oui, il venait passer des disques au bar le week-end, le vendredi, souvent au dernier moment, comme pour combler les vides. Au fond, il avait l’air plutôt seul, bien qu’il ne le fût jamais physiquement. Il avait l’air plutôt seul : mais qui n’a pas l’air seul dans un bar après 21 h, même entouré de fêtards plus ou moins anonymes ? Il suffit de regarder au fond des yeux de tous ces demi-poivrots, même des bourrins en bandes à ces terrasses de bars à rugby toulousains, et vous verriez.

Il venait passer des disques au bar mais je me souviens de quelques rares occasions où il venait prendre l’apéritif et où il s’était un petit peu plus ouvert ; parce qu’il n’y avait que lui au comptoir, et que j’avais fini par lui demander ce qu’il faisait exactement. On ne sait jamais ce que « font exactement » les gens, dans un bar, surtout quand commence l’apéro.

Il portait souvent une casquette, ou un chapeau, pour camoufler une calvitie naissante, je crois. Tout était délicat chez lui : ses traits, je l’ai dit, sa voix aussi, sa façon de danser comme une midinette ; malgré tout, dans ce Marais perpétuellement gavé de bruit et fureur gay, stupide et factice, il détonnait.

Il détonnait tellement qu’il s’est pendu. Un samedi soir. Il y a encore quelques mois, il aurait peut-être eu un sursaut vital et serait venu passer quelques disques dans mon bar, en buvant trop. On boit toujours trop.

Mais je l’ai vendu mon bar, m’en suis débarrassé, ai soldé toutes mes dettes et il ne me reste plus grand-chose d’autre que la satisfaction d’enfin pouvoir (essayer de) mettre ma vie en accord avec mes quelques rêves de jeunesse. Mais je regrette cette semaine, par moments aigus, d’avoir laissé Thierry tout seul. Je ne le connaissais pas vraiment mais deux jours avant la terrible nouvelle de son suicide, j’ai pensé à lui, comme à peu de gens en vérité : comme à quelqu’un qu’il serait dommage de « rater », quelqu’un que j’aurais eu plaisir à croiser dans une autre vie, moins factice, oui, que dans ce satané Marais que je déteste de toutes mes forces, comme je déteste tous les ghettos par principe.

J’ai pensé à lui furtivement, comme je pense furtivement toute l’année à des dizaines de gens, et de la même manière sans doute. Mais, oui, et ce n’est pas contradictoire : « comme à peu de gens en vérité ».

Après son geste tragique, j’ai pensé à cette fois où il avait raccompagné ma sœur ivre morte chez elle, où il avait pris soin d’elle qui était incapable d’aligner deux mots cohérents au téléphone, qu’il lui avait pris des mains pour me rassurer : « Tout va bien, on s’occupe d’elle, Thomas. » Et je ne pouvais qu’avoir confiance en cette voix calme, douce et forte.

Je viendrai à sa crémation vendredi, geste sans signification, égoïste, personnel ; geste de recueillement, peut-être. J’aimais bien ce type que je ne connaissais pas et qui s’est pendu comme l’une de ses idoles anglaises. Je déteste le sentiment, même lointain et diffus, de l’avoir laissé tomber — comme d’autres — en me débarrassant de ce troquet qui, je le sais, a été un havre pour pas mal de gens. S’il avait été ouvert le week-end dernier, les choses auraient été différentes. Peut-être. Peut-être pas. J’emmerde toutes les théories du chaos.

Tom Cantor, dans : Autofiction (de mes deux)

Du second degré, de l’attente et des angoisses afférentes

« Nous sommes dans l’ère où le vrai second degré est de tout prendre au premier degré. Vraiment aimer Sandra (Maria Magdalena). »

Outre que j’ai une notable préférence pour In the Heat of the Night, dont un hurlement étranglé de fille de poissonnière lance le refrain, je souscris à cette phrase de Monsieur O. et — comme beaucoup de choses en réalité — elle trouve un écho harmonieux dans le livre que je suis en train de traduire. En plein dans une vulgarisation pop du concept mathématique de limite, je suis sensible à ce nouveau second degré qui se trouverait « au premier degré ». C’est aussi troublant qu’une racine carrée de − 1 pour un lycéen de seconde ou que l’infiniment grand pour un Grec moyen de l’Antiquité. Car comment définir ce nouveau second degré qui consiste à « tout prendre au premier degré » ? Assurément, il y a une différence entre les deux premiers degrés considérés. Le vrai premier degré, le premier degré réel, reste celui qu’on connaît, atteint péniblement par des types comme Roland Magdane ou Frédéric Lefebvre dans Une belle attitude de type satisfait d'atteindre le premier degré.leur vie de tous les jours, l’un étant un humoriste basique, l’autre un politicien limité. Le faux premier degré, le premier degré potentiel pour causer comme le père Aristote — père de l’obscurantisme matheux –, est distant du vrai d’une quantité infinitésimale qui fait toute la différence (pardon pour ce jeu de mots involontaire de degré zéro qui n’amusera/consternera que les quelques geeks qui le comprendront). On dira que « tout prendre au premier degré » (en partant, en gros, de l’attitude ordinaire qui consiste à se placer au second) revient à approcher le plus près possible du premier degré sans jamais l’atteindre mais en pouvant toujours s’en approcher plus près, et ce à l’infini. Bref, la limite de l’attitude post-moderne, selon Monsieur O., consisterait à tendre en permanence vers le premier degré, la sincérité en moins ; la sincérité jouant ici le rôle de cette quantité infinitésimale qui — bien que négligeable — fait néanmoins toute la différence (bis repetita placent).

Évidemment, je peux très bien avoir travesti ses propos, notamment en utilisant le mot à quadruple tranchant « sincérité », qu’il n’utilise à aucun endroit de son texte, portant plus généralement sur l’idée de critique. Mais comme le dit David F. Wallace lui-même à un endroit de son bouquin†, l’important ici est de rendre l’idée intuitivement claire, pas mathématiquement rigoureuse. Venant d’un esprit aussi rigoureux que le sien, cette contorsion (relative, croyez-moi) l’aura sans doute soumis à une petite torture. Personnellement je ne me sens pas très fier, avec ma « sincérité ».

 

*

 

Autre texte, autres idées.

« L’attente qu’on ne peut meubler est un moment de douleur relativement aiguë, qui ne peut pas être prolongé à l’infini. »

Sans quoi sans doute l’on en crève — de désespoir ? Il y a encore de l’infini, avec son côté douloureusement angoissant, dans cette seconde citation du même texte d’A. sur l’attente :

« Au final, le vrai stoïcisme serait peut-être celui-ci : la capacité à demeurer dans l’attente sans tenter de la meubler d’une façon ou d’une autre et sans en souffrir. Je me disais qu’il y a pourtant des attentes qu’on ne peut pas agrémenter à cause du contexte où elles ont lieu (exemple 1 : on attend le train, on a oublié son bouquin à la maison, le baladeur MP3 aussi, le marchand de journaux est fermé et notre imagination cherche en vain qui appeler à 7 h 30 du matin. Exemple 2 — âmes sensibles s’abstenir — : on attend que les pompiers nous libèrent de la tonne de parpaings qui nous est tombée dessus après un tremblement de terre et qui nous étouffe lentement) ou à cause de la nature même de l’attente, car toute attente extrême est une attente paradoxale (exemple : le coup de fil tant attendu de l’amant). »

L’infini ici se niche pour moi dans le mot « paradoxale », que je pense comprendre intuitivement — pour avoir comme tout le monde attendu jusqu’à la folie ce genre de coup de fil, qui dans mon cas venait le plus souvent, quand il venait, avec quatre heures de retard — mais que je ne pourrais définir et donc commenter intelligemment parce que mes capacités cognitives ont des… limites, qu’elles ne peuvent, selon la théorie et la terminologie en vigueur, jamais réellement atteindre. Il y a quelque chose d’étouffant dans le fait de constater qu’intellectuellement on ne peut pas franchir un certain plafond. Cette conscience de sa propre connerie, qui est déjà une conscience, donc une sortie de la connerie, rappelle encore la différence entre le faux premier degré et le vrai. Serais-je donc, moi aussi, dans le faux ?


Everything and More, David Foster Wallace.

Tom Cantor, dans : Dix vagues à Sion, Infinimatheux

De Suez à Facebook

Voilà que je conjugue ce matin le verbe « suer » au subjonctif (dans « que vous suiez sur l’elliptique » : j’apprends par la même occasion ce qu’est un elliptique, dans le domaine du fitness) et je laisse mes pensées divaguer, remonter le temps jusqu’en 1990, année où mes parents se séparèrent en un proto-Gazon maudit qui me laissa — en apparence — froid, et en cette année 1990 ou pendant peut-être la suivante, celle de la guerre du Golfe, le professeur d’histoire, M. Salvon, dont nous pensions qu’il était « de droite » parce qu’il avait du bide, était chauve, portait un costume et avait un humour distancié, le sympathique M. Salvon, plein d’ironie en réalité, et ne méprisant pas les ânes que nous étions nécessairement en nos dix-sept ou dix-huit ans, nous contait l’eFroggies et rosbifs en débandade.xpédition foireuse des armées française et britannique sur le canal de Suez, la réprimande jumelée américano-soviétique et la débandade des déjà illusoires « grandes puissances » qui s’ensuivit. Je me rappelle avoir été marqué par le fait que les Américains (abus de langage) et les Russes (métonymie simplificatrice), ennemis jurés, s’étaient ligués contre ces deux pays coloniaux en souffrance, ces vieillards au dos courbé se rengorgeant de leur « influence » sur les affaires mondiales, que deux balaises trop musclés (Rocky IV, ça vous dit quelque chose ?) avaient matés comme des gamins turbulents.

Succombant à un réflexe de flic tristement répandu, qui sera devenu tropisme d’espèce dans une génération, j’ai googlé le nom de M. Salvon et j’ai eu la demi-surprise de constater qu’il était présent, malgré lui bien sûr, sur Facebook, où des anciens élèves ont créé un groupe en son honneur… Le grand méchant moteur de recherche qui se la joue cool (arnaque connue depuis Apple et Yahoo!) me révèle aussi que mon ancien prof a signé une pétition de soutien à Robert Redeker.

Sur Facebook, toujours, un copain annonce qu’il va bientôt se mettre (sous conditions) à « [tuer] un enfant de moins de quatre ans toutes les heures », et le fait sous son vrai nom, ce que je trouve à la fois merveilleux (car très drôle) et stupide — merveilleusement stupide, that is. J’y vois le geste désespéré et magnifique d’un héraut du mauvais goût au pays du bon goût totalitaire (« des Bisounours », comme il le dit lui-même) ; une sorte d’expédition de Suez numérique. Et je me demande jusqu’où il pourra aller (« sodomiser un nourrisson par jour » ?) et qui seront alors ses États-Unis et son URSS.

Tom Cantor, dans : Autofiction (de mes deux), Dix vagues à Sion, Idiocratie, Spectaculaire-marchand

De l’unité (et de Bébert l’omniscient)

Rappelez-vous ce sentiment étrange, à l’aéroport de New-York, la première fois que vous avez changé de continent : attendant un taxi forcément jaune, vous remarquez que le ciel est bleu, et que de grosses masses d’eau blanchâtres s’y baladent. Ici, les gens (les Yankees) les appellent des clouds, mais ils ressemblent comme deux masses d’eau à nos nuages d’Europe. L’odeur (kérosène + printemps) est la même, et le vent dans les arbres branle leurs feuilles de la même manière autour de l’aéroport John Fitzgerald Kennedy qu’il le fait d’ordinaire à Vierzon, depuis longtemps ma ville préférée quand j’ai besoin d’un étalon d’ennui pour illustrer un propos quelconque.

Serait-ce donc qu’on s’emmerde autant à New-York que dans ce bourg sordide du Cher ? Fondamentalement, je le crois. Et je crois que c’est la teneur de cette impression que vous avez ressentie la première fois que vous avez regardé le ciel dans un autre continent. C’est qu’on vous avait sans relâche vendu une version épique du voyage, qu’on vous avait promis, lecture après lecture, une grande découverte toute personnelle, qui allait faire jouir votre Magellan intérieur. L’aventure, oui, coûtait deux mille balles : le prix d’un billet pour l’Amérique. Vous alliez découvrir un autre monde. Il y a un mélange simultané de déception et d’enthousiasme à se rendre compte que partout sur la planète le ciel se colore des mêmes nuances de bleu et de gris, que les lois de la gravité sont les mêmes à Buenos-Aires qu’à Paris, mieux encore : que la technique dentaire est la même en Argentine qu’en France, parce que les dents des gens sont les mêmes, répondent aux mêmes contraintes. Le détartrage est une de ces contraintes, qui se résume en un proverbe habituellement destiné aux femmes : il faut souffrir pour être beau. Albert Cohen, dans son fameux Belle du seigneur, l’a écrit mieux que moi : pour arriver à ses fins (fourrer Ariane d’Auble), Solal se déguise en mendiant aux dents pourries (en Shane McGowan, si l’on veut) pour ensuite faire admettre — quelque peu sadiquement — à la belle poupée creuse et délaissée qu’elle ne trippe que sur les beaux gosses disposant de trente-deux dents. Dit autrement : « Trente-deux dents, c’est préférable pour le rentre-dedans. » Et Shane le poète n’aurait jamais pu séduire la fusée Ariane, bien qu’il ait écrit A Pair of Brown Eyes qui est peut-être la plus belle chanson de l’histoire.

C’est le bête constat de l’unité du monde. Je veux dire : c’était le bête constat de l’unité du monde, après « aux mêmes contraintes », là-haut, avant que j’ajoute une digression sur le détartrage qui fiche un peu en l’air mon enchaînement.

Le même genre d’étonnement stupide me gouverne parfois dans ce que nous préférons appeler « la province », surtout pour emmerder les régionalistes : la surprise répétée devant le fait qu’on parle la même langue — tous patois égaux par ailleurs — à Nice qu’à Paris, qu’à Bayonne et même qu’à Montréal (ici, l’ébahissement est plus logique, il est moins condamnable, je suppose). Je veux dire par là qu’il m’étonne régulièrement qu’il soit aussi simple pour moi de commander un sandwich en Bretagne que ça l’est à Paris. Il suffit de dire : « Je vais prendre un sandwich poulet-crudités. » En français dans le texte. Les Bretons le comprennent et sont en cela un peu parisiens.

C’est le bête constat du rayonnement de la langue, fût-elle en déclin.

(Texte inspiré par la lecture de celui-ci.)

Tom Cantor, dans : Dix vagues à Sion

Les aventures de Sabrina, traductrice technique

Préparant ma nouvelle vie de traducteur technique (parce qu’il faut bien croûter et qu’on est en train de me proposer 30 000 mots dans le domaine nucléaire, que je, comment dire, adore), j’écume les forums spécialisés, particulièrement ceux du très bon site ProZ.com. Le monde de la traduction technique est dominé par un logiciel incontournable et souvent regardé de travers, pour une fois pas conçu par Microsoft (trop mainstream), et qui s’appelle, le petit canaillou, SDL Trados. Trados, quoi. C’est amusant en français — sans être pour autant hilarant — parce que ça évoque l’argot goguenard des Trente Glorieuses (« bitos », « calmos », « claquos ») mais en réalité Trados semble être aussi sexy qu’une base de données sous Access. Dans une discussion animée et très instructive — grâce à la qualité des intervenants –, argumentée et non manichéenne, au sujet de ladite piece of software, je lis ceci, émanant d’un sympathique — quoique un peu rêche — traducteur germano-slovène portant le même prénom que Don Corleone :

How the segmented information in the languages involved is obtained, is orthogonal to the intention of the standards.
« La méthode de segmentation de l’information dans les langues concernées est orthogonale à l’objectif des standards. »

On remarque cette rigueur allemande orthogonale qui permet aux routières bavaroises d’avaler les kilomètres sans broncher. (En effet le diamètre de la roue (de l’ensemble jante + pneu) passant par le point d’intersection entre le pneu et la route est perpendiculaire — donc orthogonal — à la route. Ceci est une approximation grossière. Par ailleurs, c’est vrai pour toute berline, routière ou pas, allemande ou non : même une Fiat Panda, ou sa version espagnole de la Sociedad española de automóviles de turismo, la Marbella, dont ma tante fut la malheureuse propriétaire d’une version bleu marine, observe cet angle droit entre la tangente au pneu — soit : la putain de route — et le pneu lui-même, sous réserve que la notion de tangente puisse être appliquée à ce qui est un cercle honteusement aplati sous le poids de la voiture, mais j’ai précisé, tas d’imbéciles plus ou moins heureux, que l’approximation était GROSSIÈRE et par conséquent j’ai tous les droits. Je décrète d’ailleurs, en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, cette parenthèse, que dis-je, je l’élis (elle est élue) parenthèse du siècle, en ce qui me concerne en tout cas, parce qu’il est avéré que Milan Kundera et Philippe Jaenada font mieux que moi sur ce terrain, l’un dans son style célèbre, tout de sobriété didactique et parfois irritante, et l’autre en digressant sinueusement mais peut-être pas aussi mathématiquement que moi, ce qui lui enlève des points.)

Et c’est alors que Sabrina enleva son pull. La salope.

Tom Cantor, dans : Infinimatheux, Traduction piège à cons

La crise du spin

Qu’est-ce donc que cela, la crise du spin ? Serait-ce l’introduction, après un papier sur le tennis, d’une étude sur la perte de sens dans le ping-pong moderne ? (Perte de sens de rotation, bien sûr.)

Que nenni. Il s’agit de physique nucléaire, les amis. Et, comme la prononciation de « crise du spin » le laisse clairement (et pourtant fallacieusement, en l’occurrence) entendre, de l’art subtil de la contrepèterie, dont Joël Martin est le grand maître au Canard enchaîné.

« La contrepèterie appliquée à l’astrophysique, ou réciproquement » : du grand art.

Un des trucs les plus marrants dans cette conférence : les rires plus ou moins gênés de l’assistance, des rires du type « Philippe Bouvard ». Lorsque Joël Martin annonce, notamment, à 27:59, « Attention, celle-là elle décoiffe ! » avant de faire apparaître aux oculaires ébaubis (ne cherchez pas, ici) le chef-d’œuvre de raffinement suivant :

Ils s’entassent sans pécule et ne se sentent pas décalés quand ils sont en fusée.

Il faut alors voir la tronche consternée du type en veste vert de gris, à 28:17, pour comprendre que le contrepet ne fait pas rire tout le monde. Que le monde est complexe, hétérogène, pour cette raison souvent désespérant, que la vie est une tartine de merde et que je m’éloigne du sujet. Cette « conférence » s’est tenue à l’Institut d’astrophysique de Paris, devant des gens sérieux qui ont oublié les enfants qu’ils étaient et semblent horriblement gênés par leurs trous du cul et ceux des autres, au point de pouffer timidement aux pires de Javel, où habite l'aspirant.ces horreurs rabelaisiennes. C’est ce qu’il y a de plus drôle, au fond : la confrontation entre la potacherie assumée et l’esprit de sérieux — confrontation rendue équivoque par le statut de physicien (lui aussi très sérieux) de l’orateur, qui ne se contente pas d’écrire des blagues d’« ado attardé » dans un journal irrévérencieux, même que c’en est moult dommage because ça aurait permis de le ravaler au simple rang de débile mental. Mais non.

« Il y a des mots qui sont une provocation au contrepet », dit Jojo, et quand on a un peu l’esprit contrepéteur, on en voit souvent qui n’en sont pas, à cause de phonèmes provocateurs, plus que de mots : « ite », « ine », « esse »…

Je suis irrécupérable : je ris presque toujours plus fort au deuxième degré qu’au premier. Davantage que le résultat de « Lequeux et Véron » (noms propres de membres de l’IAP), c’est cette affirmation de Joël Martin qui m’arrache un rire franc et jovial :

Elle est superbe !

Le mot « superbe » est un peu comme le mot « dantesque » dans le sport, ici.

Aux environs de la 67e minute (à partir de 66:30), un barbu se met à divaguer au sujet du palindrome. Charmant. Le genre de type capable de planter complètement un débat en se perdant dans des élucubrations hors sujet, comme la traduction d’un palindrome allemand en français (qui, du coup, n’est plus un palindrome).

Certes, on peut trouver la conférence un peu fastidieuse, mais quelques moments quasi parfaits méritent qu’on se la farcisse.

Tom Cantor, dans : Textuel