Un posteur imposteur

Je me souviens parfaitement de cette journée.

Il faisait le même temps qu’à Paris aujourd’hui : très beau, pas très chaud, pas trop chaud. Ma dent me faisait très mal, trop mal. La veille, nous avions eu à trois (M., N. et moi) une grande discussion sur mon implication dans le groupe. À peine deux semaines plus tôt, j’avais fait un concert catastrophique à Copenhague et dès le lendemain j’avais « présenté ma démission », après trois ans d’une folie conformiste qui ne semblait jamais très dangereuse, vécue de l’intérieur, mais qui aura fait beaucoup de dégâts dans nos vies, « pour le meilleur » sans doute, comme disent les gentils moralistes du quotidien lorsqu’ils cherchent à vous consoler d’une souffrance que vous n’éprouvez même pas.

Comme n’importe quel employé consciencieux, j’avais accepté d’assurer ma présence derrière la batterie pendant les quelque cinq ou six concerts prévus après le Danemark, avant d’en accepter petit à petit quelques autres pour ne pas mettre le groupe dans le caca. Je n’avais plus la flamme, j’allais en répétition à reculons, une drôle de petite mort — pas très bandante celle-ci — dans l’âme ; je n’en pouvais plus de compter les sous, les pièces d’1 euro. Je faisais le chauffeur pour une compagnie de navettes d’aéroport qui amenait des touristes britanniques de Beauvais à Disneyland et retour. Il fallait que je gagne de l’argent autrement. La musique me prenait tout mon temps et elle ne me semblait plus assez bonne.

Ce concert argentin fut le premier du « préavis ». Il fut si bon pour moi au moins (l’antithèse parfaite du concert danois) qu’il me donna sérieusement l’envie de rempiler, d’oublier la panne de Copenhague, de reprendre des cours de batterie, de devenir enfin un bon musicien. Pendant tout le séjour argentin, je me suis posé cette question très sérieusement, tout en ferraillant contre une rage de dents des plus vicieuses à grands traits de cocaïne jaunâtre et de vodka pure. Ce soir-là, le 18 mars, je crois, alors que je tapais sur la caisse claire d’une façon qu’un journaliste en mal d’inspiration eût appelée « métronomique », ma dent du fond, baignant dans son pus, préparait sa vengeance, impitoyable, et le lendemain du concert dès le réveil je crus littéralement mourir de douleur et je fonçai en taxi à la clinique du 1443, avenida Puerreydón à Buenos Aires, où un bassiste de tango m’opéra péniblement d’une pulpite avancée.

Mais je digresse. Ce que m’inspire cette vidéo, trouvée hier presque par hasard sur YouTube, la seule trace — éphémère — de mon passage dans le fabuleux monde du spectacle de mai 2003 à août 2006, est une mélancolie que je ne suis pas certain d’apprécier. C’est que j’aimais la scène, et que j’en ai de bons souvenirs, et que je sais que je n’ai pas le niveau et que j’étais un imposteur, un imposteur sympathique, certes, mais un imposteur quand même.

Pour A., qui m’a connu presque immédiatement après ce concert — elle laissa le temps à mes cheveux de pousser avant notre première rencontre in real life –, me voir dans ce bout de film doit être très troublant. Moi j’ai souvent été triste qu’elle ne m’ait jamais vu sur scène car je m’y trouvais souvent enfin beau. Un bel imposteur, oui. Le seul endroit où le public — un peu lointain — ne m’angoissait pas un seul instant.

Et j’ai envie de remonter sur scène, de taper, de gesticuler, d’envahir l’éther, et avec elle. J’en ai toujours eu envie depuis que nous sommes ensemble. Voir ce bout de concert, me rappeler de mon horrible mal de dents (de dent, dedans), du « ciel bleu ciel » (Shane MacGowan a osé ça, dans la magnifique Thousands Are Sailing) de Buenos Aires, dont je me délectai dans le taxi qui m’amenait seul au premier asado de ces dix jours, me souvenir aussi du son de la grosse caisse dans l’enceinte de retour à ma droite, ou à ma gauche, ou les deux, de l’odeur de la smoke machine, ce gadget que je n’aimais pas, des bières éclusées pendant la balance, des problèmes de câblage, des larsen, des suspensions de l’estrade… me donne envie de recommencer. Mais je sais bien que ça va être un peu plus compliqué qu’à l’époque, que j’ai joué dans des salles trop grandes pour l’imposteur que j’étais. Les imposteurs que nous étions. Tout le monde ou presque, dans ce cirque, est imposteur. (J’en ai croisé des camions.) C’est donc le cirque de l’imposture. Une fois qu’on le sait, et qu’on l’accepte, on peut y prendre un plaisir stupide.

L’imposture… Un sujet trop vaste pour moi, bien trop vaste.

Tom Cantor, dans : Autofiction (de mes deux), Spectaculaire-marchand

8 commentaires à “Un posteur imposteur”

  1. jissi

    Mais c’est une sympathique imposture, petite dans son imposture. Des impostures comme cela, c’est à la pelle qu’il nous en faudrait. Pense à tous les maîtres-imposteurs qui polluent nos existences, jours après jours. Plutôt qu’imposteur, je dirais branleur, ce qui dans ma bouche est un compliment. Et comment crois-tu que je joue de la guitare (et pire de la basse) ?

  2. oui mais l’imposture était belle. moi je nous ai trouvé grand dans notre petitesse. nous avons su nous amener quelque part (et détruire certaines choses en nous qu’il fallait in fine détruire mais ça a fait mal). pas mal de bons musiciens en sont incapables. on devait tout au talent du M c’est sûr. Mais le sacrifice était beau et innocent, quelque chose du genre. Et puis on a tous appris, enfin surtout vous. Perso je me considère comme le seul imposteur-vrai (hahahaha) de cette histoire d’ailleurs. Maintenant j’ai aussi une certaine nostalgie de la scène, bizarre pour un gars aussi balaidanl’culisé que moi. et l’attente. ce temps perdu. l’insécurité professionnelle qui entourait ce machin, le temps passé et perdu qui n’en valaient pas vraiment la peine, je ne les oublies pas non plus. C’est pour ça que ça ne se vit qu’une fois je suppose ce genre de chose (snif).

  3. Tom Cantor

    Oui Jissi, l’imposture est sympathique, bien sûr. Mais je crois qu’elle est révélée quand tu commences à y « croire », et dans ce milieu au bout d’une certaine taille de festival, disons, tout le monde essaye de te faire croire que tu es quelqu’un de génial. Même quand tu n’es qu’un branleur. Les gens qui bossent dans ce cirque, les tourneurs, les runners, les attachés de presse, les promoteurs, ils y croient dur j’ai l’impression. C’est bien sûr eux les plus grands imposteurs.

    Et, Guillaume, « imposteur-vrai » c’est très narcissique ! Tu essayes de tirer la couverture à toi, là ! ;-) Je crois que la scène en tout cas, et c’est pas nouveau, plaît beaucoup aux balais-dans-l’cul comme nous justement parce que comme j’essaye de le dire maladroitement dans le texte, elle est le lieu où « les gens » disparaissent. J’avais plus de mal par exemple dans les soirées du Polit’ à ne pas me sentir comme une merde quand tout le monde cherchait à me parler et que ça m’agressait (car je ne « parlais » du coup avec personne), que sur scène où le son était très fort et le public, bien plus nombreux et focalisé sur moi/nous pourtant, était à 5 ou 10 (ou 20) mètres. C’est un cocon, la scène. Au bout d’un moment tu t’y sens chez toi, et c’est ultra-jouissif. Je me rappelle me promener sur celle du Nouveau Casino avant le concert et me sentir très fort (malgré une grosse couille technique qui me stressait, d’ailleurs) alors que tous les « gens » étaient déjà là et super attentifs. Ils pouvaient toujours être là, j’étais « chez moi » donc pas agressé. Je ne sais pas comment préciser ça.

    Mon balai-dans-l’cul personnel je l’ai bien ressenti au PAF, où est A. en ce moment et où elle semble s’insérer grave « in the collectif », et même que je suis très content pour elle parce que moi j’ai raté ça (et je n’ai rien proposé). Et au fond j’aurais bien aimé « participer », je crois. Partie remise sans doute.

  4. il n’empêche narcissisme ou pas j’étais le seul à ne vraiment pas savoir jouer du tout hahaha

  5. Non???!!! Je n’aurais jamais cru retrouver la trace de ce groupe si froid sur ces pages… Incroyable…
    On pourrait parler du « cirque » et des vrais « imposteurs » pendant des heures, y ayant moi-même eu un numéro de singe savant, mais l’important n’est pas là Tom : imposteur tu ne fus pas, Ô non. Ils sont bel et bien autour, avec un All Access autour du cou (avec lequel on pourrait d’ailleurs les pendre dès que tu auras pris le pouvoir ; cinquième convoi?…)

  6. Tom Cantor

    Euh, je suis perplexe, là. Qui faut-il pendre ou déporter ? Les « all access » autour (voulais-tu dire sur scène, ou en coulisses ?) sont des amis imposteurs qui l’étaient en l’occurrence bien moins que moi. Si tu parles des gens en coulisses, il faudra quand même sauver les techniciens, qui portent aussi du « all access » en été comme en hiver. Bref, explique-toi !

    (Y a-t-il vraiment une hiérarchie de l’imposture ?)

  7. Oui, je fais parfois abusivement dans la synecdoque et la métonymie (pour ne pas dire que j’écris mal…).
    Je parlais des parasites badgés en coulisses, attachés de presse et chefs de produit, managers et programmateurs, tous mes anciens collègues.
    Et tous les technos ne sont pas à sauver, désolé, certains se prennent bien trop au sérieux sans motif réel.
    Et oui on peut hiérarchiser l’imposture, sous-catégoriser, de même qu’on peut le faire pour le mal. En fait, je voulais juste te… rassurer? C’était un commentaire amical, même si tu es un garçon revêche qui me fais très peur; m’étant longtemps senti un imposteur (et cela arrive encore de loin en loin), je crois désormais savoir que cela arrive souvent aux gens qui manquent de confiance en eux et/ou qui sont très exigeants, et/ou sont très lucides. Si tu as besoin d’autres explications psychologiques de comptoir, tu sais où me trouver…

  8. Tom Cantor

    Haha ! Excellent… Je crois qu’en effet l’imposture on y pense dans les situations que tu décris. Les « et/ou » sont importants.

    Il y a G. qui a mouliné du cerveau sur le sujet : http://troisiemeblog.blogspot.com/2009/08/benjamin-markovits-imposture.html

    Une nation d’imposteurs, quoi.

    (Et je ne suis pas revêche — enfin, pas trop.)

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