N’oublions jamais Andrés Escobar, défenseur colombien

Hier soir, je suis avec A. sur le palier de l’appartement d’I. qui me demande combien de fois l’Italie a gagné la Coupe du monde. Je réponds « quatre ». Puis elle me pose la même question à propos de l’Argentine. Je réponds « deux ». Et elle me corrige : « Non, c’est quatre, comme l’Italie. » Puis nous nous faisons la bise, et rentrons au bercail. Pour ce réussir, nous empruntons l’ascenseur, que nous comptons bien rendre à sa cage quand nous en sortirons, au rez-de-chaussée. Dans ledit ascenseur, je compte sur mes doigts et à voix haute, parce que je sais que j’ai raison, mais que la certitude d’avoir raison n’empêche pas toujours de se tromper — et alors, c’est assez humiliant.

« 1930, l’Uruguay, 34 et 38 c’est l’Italie, en 50, à nouveau l’Uruguay… 54, l’Allemagne, 58, le Brésil…

– Tu les connais par cœur ?

– Euh, oui… »

La honte m’étreint. Une légère honte, celle, bien connue des amateurs de sport, qui les saisit lorsque ils sont pris en flagrant délit de beaufitude par les éclairés du bulbe rachidien.

Je peux même retrouver dans ma mémoire, bien au-dessus de tas de renseignements plus cruciaux pour ma culture générale, tous les finalistes malheureux de toutes les éditions. Sauf peut-être pour la deuxième victoire brésilienne, celle de 1962. C’était contre le Chili, je crois. Mais n’était-ce pas plutôt que la compétition avait lieu au Chili ? C’est sans doute les deux. George BestMais je n’en suis plus sûr. Google me le dira. Et il me confirmera également le score de la victoire italienne contre les renégats teutons de l’ignoble Harald Schumacher, en 1982 : était-ce bien 3-1 ? Cette Coupe du monde de la honte allemande, dont Français et Algériens se souviennent encore par-delà les générations…

Comme tous les quatre ans (et même tous les deux ans si l’on prend l’Euro en considération, mais il ne faut pas le dire trop fort), le gamin en moi s’éveille et pendant un mois essaye d’oublier l’adulte plus ou moins (ir)responsable qu’il est devenu. Il essaye d’oublier que le football professionnel est l’un des domaines les plus immondes de la société moderne. Il essaye, surtout, de ne pas entendre les inévitables pisse-froid qui n’ont jamais complètement tort de pisser froid. Il essaye et parvient, le plus souvent, à ses fins, sauf lorsqu’une tricherie non sanctionnée, lui laissant un goût de cendres froides sur la langue, qualifie l’équipe de France pour la phase finale de la Coupe du monde aux dépens d’une autre équipe de tricheurs, irlandais ceux-ci, qui avaient floué quelques mois auparavant avec la complicité de l’arbitre encore une autre équipe de tricheurs, géorgiens ceux-ci… et caetera. La triche est dans l’homme (et la croche est dans l’hymne, répond le musicien).

Je ne perdrai pas mon temps à produire un essai sur l’amour du football chez l’intello moyen. Il y a à l’œuvre, depuis 1998, une sorte de néo-beauferie se répandant dans toutes les couches de la société et dédouanant à peu près tout le monde, du plombier à l’agrégé de philo en passant par l’attachée de presse, le clerc de notaire, l’architecte et le gérant de fast-food, de s’intéresser à ce que les sociologues appellent, en un cliché insurpassable, « nouveaux jeux du cirque ». Cette néo-beauferie est simplement la conséquence tardive de l’amour du « ballon rond » chez beaucoup Maradona, con el Che...d’enfants de sexe masculin. Vous n’enlèverez pas ses souvenirs d’enfance au plus redoutable des économistes néo-marxistes, au dernier des enragés zapatistes pignolant doucement, tous les quatre ans, son zizi — redevenu un instant glabre asticot — au doux souvenir subconscient des cabrioles mexicaines du buteur Hugo Sanchez ; vous ne pourrez lobotomiser aucun conservateur de musée, féru — le pauvre — d’art conceptuel et capable de briller à n’importe quelle table de restaurant truffée de doctes crétins sentencieux et d’arrogantes pétasses crypto-fascistes de la haute, si lui aussi, ce conservateur de musée (ou son cousin, urbaniste en soutane « Le Corbusier »), a joué au ballon à l’école et a, un soir de juin 1984, frissonné d’il ne savait trop quel trouble sentiment (qui n’était évidemment pas du patriotisme) en admirant la chevauchée fantastique de Jean Tigana contre le Portugal de Chalana et Jordão. Et puis sa passe en retrait, en bout de course, dans les dernières secondes du temps réglementaire. Et puis le contrôle fébrile mais assuré de Platini, et puis son tir sous la barre du gardien, et puis sa course de gamin, justement, son plaisir de cour d’école surtout.

 

 

Tous les amateurs de football se recrutant chez les intellos ont, simplement, comme les piliers de bistrot qui votent Le Pen ou Sarkozy, été des enfants. Et il y a fort à parier que la seule raison pour laquelle on aime ce sport si souvent ridicule, et vecteur d’autant de connerie abyssale, agressive et désespérante, est qu’on y décèle son enfance enfouie sous les gravats.

Je ne cherche pas à me justifier, mais à prévenir : je vais suivre cette Coupe du monde. Comme je les ai toutes suivies depuis 1986, même quand la France ne jouait pas (1990, 1994). De toute façon, cette année, elle ne jouera pas longtemps. Vous êtes sans doute au courant.

Tom Cantor, dans : Autofiction (de mes deux), Spectaculaire-marchand

4 commentaires à “N’oublions jamais Andrés Escobar, défenseur colombien”

  1. Jissi

    A mon avis des plus humbles, les intellos-qui-aiment-le-foot, c’est un peu l’arabe de service pendant le meeting de Le Pen ; le cas rarissime, et l’alibi en même temps. Les intellos quand ils étaient petits, étaient souvent déjà des intellos, malingres et avec des lunettes, et personne n’en voulait pour jouer au foot. Et même pas eux. On n’en voulait même pas pour faire arrière, leur place obligatoire quand leur présence l’était tout autant (ie : quand le prof était là).
    Sinon, la France a tellement peu de chance de gagner (en fait de jouer tout court) que des marchands de télés les proposent gratuites aux chalands si la coupe, elle revient cet été dans le plus beau pays du monde.

  2. Tom Cantor

    Merde, j’ai raté ma démonstration, alors, parce que j’essayais précisément de dire que les intellos-footeux n’étaient pas « rarissimes ». Ils sont partout, camarade… Je sais, c’est moche. Mais j’en ai encore eu un exemple déroutant il y a peu…

    Et je crois, donc, que la seule explication réside dans l’enfance de tous ces gens, moi compris. C’est réellement la seule explication. Ou alors le monde est encore plus débile qu’on ne le croit.

  3. merci pour ce post qui m’a couru le long de la spinale… je cours voir l’Amérique étriller les anglais ! Sus à l’anglois ! Toujours !

  4. Belle démonstration, Tom, je souscris entièrement à votre point de vue. Et moi en plus, ma première Coupe du Monde, c’était 1982 et je garde encore à vif le souvenir terrible pour un adolescent de l’injustice de cette demi-finale contre les Teutons. Je ne comprenais pas comment il était possible, alors que l’agression de Schumacher était avérée, que les Allemands ne soient pas disqualifiés. (Comme je ne comprends pas pourquoi la FFF n’a pas demandé à rejouer le match contre l’Irlande, même si je dédouane complètement Henry, n’importe qui ayant joué au foot sait qu’il n’a eu qu’un malheureux réflexe.)
    Et Jissi, désolé de vous le dire mais votre vision est un peu réductrice. J’ai longtemps été dans les premiers de la classe, ce qui ne m’empêchait ni de jouer au foot, ni au tennis, ni d’écouter les Sex Pistols ou autres MC5, Stooges ou Sonics en fumant des clopes en cachette à la récré. Êtes-vous du genre à penser que parce que Sarkozy est un enfoiré, il n’est pas intelligent?…

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