Du confort et de la haine puissante des phoques

« Le confort, c’est un clou planté exactement
au bon endroit pour accrocher le torchon. »

Michel Houssin

Je bois du gin-citron et je fais des phrases longues, sauf celle-ci qui est courte. Par définition ce qui n’est pas court est long ; une queue, un métrage, une vue. Une courte vue n’est pas le contraire d’une longue-vue. Les trois phrases précédentes sont courtes.

Je bois du gin-citron pour oublier. Oublier quoi ?

J’allais parler de moi, pardonnez-moi. Les vieux réflexes. À une époque j’allais voir une psy, a shrink disent les Américains — le sens du verbe to shrink n’étant pas des plus flatteurs dans le contexte psychologique, j’ai toujours trouvé ironique ce mot d’argot utilisé par exemple dans les films de Woody Allen ou les trucs du genre Mafia Blues. J’allais voir mon rétrécisseur (d’âme, d’intellect, d’esprit, d’avenir ?). C’était en fait une rétrécisseuse qui m’aidait à y voir clair. J’allais écrire « à y voir clair dans le tunnel qu’était parfois ma vie » qui est une faute de français, des plus communes, cet abus du double complément — parce qu’on a oublié que « en » et « y » les remplacent, justement, les compléments. Ils sont si petits, si discrets, ces « y/en ». Faute immonde dans « la salle dont elle en était sortie ». Mais en général, elle se présente plus subtilement. Et puis parfois ce n’est pas une faute : « Cela soulevait plus de questions qu’il n’était capable d’en résoudre ». Allez comprendre, hein ? Moi je comprends. Et je vous emmerde.

J’écris, Real brain shrinker.je traduis, je corrige, je réécris. Je me prépare à trente-six ans une vie de nègre, de soutier. Je ne connais pas aussi bien la grammaire qu’elle me connaît. Quand je fais une faute d’orthographe, les gens –  ma mère, mes amis — applaudissent parce que ça leur permet de briller.

Parfois, ils gardent le silence ; parfois ils se trompent ; parfois ils en font un commentaire public ; parfois encore ils ne mentionnent leur découverte qu’à moi, à l’insu de tous, dans un mail, comme l’a fait récemment N. qui y a vu — quel tact — un lapsus plutôt qu’une faute. C’était subtil.

J’en fais si peu que je me les rappelle presque toutes. Un jour dans un mail à ma mère le mot fatiguant ; un autre jour dans un mail à l’équipe d’une revue le mot landaux ; encore un autre jour ici même le mot exigent.

Si j’avais pu à l’époque ne parler à ma shrink que de ces petites choses orthographiques, je n’aurais pas eu à aller la consulter. La vie aurait été très simple, alors qu’elle demeurait compliquée. Dans ce combat qu’était l’apprentissage du bonheur, un pas en avant la fleur au fusil se soldait souvent par une rebuffade que je croyais imméritée, qu’on peut croire imméritée alors que ce n’est pas tant la fleur accrochée au canon, ou le chewing-gum qu’on mâche vulgairement dès le matin, ou le fait qu’on a mal fait la vaisselle de la veille (soit : des détails), qui la motive (la foutue rebuffade) que votre personne tout entière qui ne « va pas » à l’autre. Le malaise est général, quoi. Alors vous « consultez » parce qu’un jour vous avez décidé de ne plus vivre terré à l’abri des autres, à l’abri des amours surtout. J’ose à peine dire « de l’amour » tant déjà l’utilisation du mot « bonheur » me répugne un peu — c’est à vivre, pas à écrire, ces saloperies-là (peut-être une des raisons pour lesquelles la littérature de qualité est rarement optimiste, humaniste, « de gauche »). Vous avez décidé de confronter votre ego malade à autrui, et chaque jour est une bataille, si éreintante que l’abandon est toujours envisageable. Mais vous n’abandonnez pas. Jamais. Vous attendez que l’autre abandonne à votre place, ce qu’il fera tôt ou tard, sauf miracle (mais ce dieu-là existe). C’est-à-dire que vous n’attendez pas littéralement qu’il abandonne, mais que si quelqu’un devait abandonner ce qui parfois ne ressemble plus qu’à de pures hostilités, vous ne voulez pas que ce soit vous. Parce que vous avez tout à y perdre. Parce que toute votre vie est dans ce combat, que vous n’avez pas trouvé d’être humain plus accueillant, plus doux, plus dur, plus brillant.

Eh, je n’ai pas parlé de moi, ni de mon passé : au diable les vieux réflexes ! Ici c’est le présent, on parle de traduction et de maths, et puis on fait des phrases sur des sujets pop comme le tennis ou la fondue savoyarde. On ne sait pas réfléchir, bien qu’on le fasse trop. On se prend pour un punk, parfois. Or être punk en 2010, qu’est-ce que c’est, sinon d’abord la posture creuse de candidats à la Nouvelle Star ? Je veux dire : être punk en amour. Est-ce que ça veut dire « être violent » ou « être intransigeant » ou « être rebelle » ou « être éthique » ou « être sauvage » ? Je ne sais pas. Je pense à ce mot « punk » en amour parce que quelqu’un me l’a dit, un jour. « Je suis punk en amour. » Je n’ai pas vraiment compris.

Mon côté punk : je bois du gin-citron et j’emmerde les phoques. Ce sera peut-être explicité plus tard dans ces pages, le coup des phoques.

Tom Cantor, dans : Autofiction (de mes deux), Dix vagues à Sion

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