Le niveau baisse aux Inrocks (oh ! surprise !)

Après avoir enfin fini l’opuscule d’apparence autobiographique La Lamentation du prépuce de Shalom Auslander (dont le nom d’une cocasse littéralité l’aurait en d’autres temps mené à double titre à coucher non point dehors comme le veut l’expression idiomatique mais dans une grande baraque en bois infestée de rats en compagnie d’autres « étrangers » appelés Shalom), j’ai baissé de niveau. C’est sans doute l’effet Coupe du monde : indéniable est la baisse d’exigence du spectateur moyen qui, comme ce fut brillamment démontré il y a un mois ici-même, n’est qu’un grand enfant ravi de perdre pendant quatre semaines la moitié de ses points de QI en regardant durant de longues minutes des abrutis surpayés et très mal habillés courir gauchement après un ballon aux trajectoires imprévisibles, au doux son de trompettes en plastique ne rappelant que d’assez loin les mélopées envoûtantes des cornes de brume des seventies.

J’ai baissé de niveau et j’ai acheté Les Inrockuptibles. Et je lis ce chapeau, en préambule de la critique d’un bouquin sur la musique de Manchester (original, non ?) :

Des Smiths aux Buzzcocks, de Joy Division à Oasis… Et si les plus belles pages de la musique anglaise avaient été écrites à Manchester ?

Pour qui a connu les débuts de la revue musicale tantôt mensuelle, tantôt bimestrielle qui s’appelait Les Inrockuptibles, à l’instar du torchon hebdomadaire et confusionniste que je tiens entre les mains, la surprise est de taille devant tant d’ignorance ! En effet, les Inrocks ont précisément bâti leur corpus, leur « fonds de commerce » pour causer vulgos, avec les groupes de Manchester que sont les Smiths (et leur chanteur Steven « La Grosse Momo » Morrissey, reconverti depuis en pin-up boy californien — d’âge mûr — pour routiers latinos en surchauffe) et Joy Division/New Order. Bref, il n’y a pas à s’étonner qu’un livre retrace l’histoire de la musique de la ville en soulignant son importance plus que majeure… Ce n’est pas le premier livre sur Manchester, loin de là, et même au cinéma, des films comme 24 Hour Party People (2003) et Control (2007) ont amplement rendu hommage à Tony Wilson et à sa Factory, par exemple.

J’en conclus que Johanna Seban, fille d’âge point très mûr sans doute, ne connaît ni l’histoire de la musique dont elle entretient toute l’année les malheureux lecteurs du journal publié par son employeur, ni même l’histoire éditoriale dudit canard, ce qui semble plus embêtant. La culture d’entreprise, ce n’est plus ce que c’était ! Et j’attends avec une impatience mêlée de sadisme le jour où un pigiste un peu plus puceau que les autres découvrira dans les pages de cette feuille de chou régulièrement consternante (faisant sa couverture de cette semaine avec le débile mental William Gallas) l’influence de Nick Cave sur les années 80 et 90, en « s’étonnant » par exemple que le « méconnu » chanteur australien fût signé sur le même label que Depeche Mode. Quand le puceau susmentionné sera mis en face de tous les numéros des Inrocks faisant apparaître le chanteur des Bad Seeds en couverture, on rira grassement de sa mésaventure et de ses préjugés de journaliste culturel ordinaire.

Mais qu’y a-t-il à attendre d’une équipe dont l’un des « cadres » (pour parler comme les journalistes sportifs parlent de William Gallas, « cadre » déchu de l’équipe de France de foot), Serge Kaganski, croit bon de préciser, eu égard sans doute au niveau de culture générale qu’il imagine à ses lecteurs, la définition de tous les mots compliqués parsemant sa prose ? Exemple (ne parlons même pas du contexte ni du fond, qui n’ont aucun intérêt) :

Zemmour, Finkielkraut, Lévy et consorts seraient donc des marginaux, des maquisards, des minoritaires relégués dans la presse clandestine, condamnés aux tracts et samizdats (en URSS, ouvrages interdits par la censure et diffusés clandestinement — ndlr), ne s’exprimant que sur les ondes [...]

Le niveau baisse ! Et pas que le mien…

Tom Cantor, dans : Idiocratie, Spectaculaire-marchand, Textuel

N’oublions jamais Andrés Escobar, défenseur colombien

Hier soir, je suis avec A. sur le palier de l’appartement d’I. qui me demande combien de fois l’Italie a gagné la Coupe du monde. Je réponds « quatre ». Puis elle me pose la même question à propos de l’Argentine. Je réponds « deux ». Et elle me corrige : « Non, c’est quatre, comme l’Italie. » Puis nous nous faisons la bise, et rentrons au bercail. Pour ce réussir, nous empruntons l’ascenseur, que nous comptons bien rendre à sa cage quand nous en sortirons, au rez-de-chaussée. Dans ledit ascenseur, je compte sur mes doigts et à voix haute, parce que je sais que j’ai raison, mais que la certitude d’avoir raison n’empêche pas toujours de se tromper — et alors, c’est assez humiliant.

« 1930, l’Uruguay, 34 et 38 c’est l’Italie, en 50, à nouveau l’Uruguay… 54, l’Allemagne, 58, le Brésil…

– Tu les connais par cœur ?

– Euh, oui… »

La honte m’étreint. Une légère honte, celle, bien connue des amateurs de sport, qui les saisit lorsque ils sont pris en flagrant délit de beaufitude par les éclairés du bulbe rachidien.

Je peux même retrouver dans ma mémoire, bien au-dessus de tas de renseignements plus cruciaux pour ma culture générale, tous les finalistes malheureux de toutes les éditions. Sauf peut-être pour la deuxième victoire brésilienne, celle de 1962. C’était contre le Chili, je crois. Mais n’était-ce pas plutôt que la compétition avait lieu au Chili ? C’est sans doute les deux. George BestMais je n’en suis plus sûr. Google me le dira. Et il me confirmera également le score de la victoire italienne contre les renégats teutons de l’ignoble Harald Schumacher, en 1982 : était-ce bien 3-1 ? Cette Coupe du monde de la honte allemande, dont Français et Algériens se souviennent encore par-delà les générations…

Comme tous les quatre ans (et même tous les deux ans si l’on prend l’Euro en considération, mais il ne faut pas le dire trop fort), le gamin en moi s’éveille et pendant un mois essaye d’oublier l’adulte plus ou moins (ir)responsable qu’il est devenu. Il essaye d’oublier que le football professionnel est l’un des domaines les plus immondes de la société moderne. Il essaye, surtout, de ne pas entendre les inévitables pisse-froid qui n’ont jamais complètement tort de pisser froid. Il essaye et parvient, le plus souvent, à ses fins, sauf lorsqu’une tricherie non sanctionnée, lui laissant un goût de cendres froides sur la langue, qualifie l’équipe de France pour la phase finale de la Coupe du monde aux dépens d’une autre équipe de tricheurs, irlandais ceux-ci, qui avaient floué quelques mois auparavant avec la complicité de l’arbitre encore une autre équipe de tricheurs, géorgiens ceux-ci… et caetera. La triche est dans l’homme (et la croche est dans l’hymne, répond le musicien).

Je ne perdrai pas mon temps à produire un essai sur l’amour du football chez l’intello moyen. Il y a à l’œuvre, depuis 1998, une sorte de néo-beauferie se répandant dans toutes les couches de la société et dédouanant à peu près tout le monde, du plombier à l’agrégé de philo en passant par l’attachée de presse, le clerc de notaire, l’architecte et le gérant de fast-food, de s’intéresser à ce que les sociologues appellent, en un cliché insurpassable, « nouveaux jeux du cirque ». Cette néo-beauferie est simplement la conséquence tardive de l’amour du « ballon rond » chez beaucoup Maradona, con el Che...d’enfants de sexe masculin. Vous n’enlèverez pas ses souvenirs d’enfance au plus redoutable des économistes néo-marxistes, au dernier des enragés zapatistes pignolant doucement, tous les quatre ans, son zizi — redevenu un instant glabre asticot — au doux souvenir subconscient des cabrioles mexicaines du buteur Hugo Sanchez ; vous ne pourrez lobotomiser aucun conservateur de musée, féru — le pauvre — d’art conceptuel et capable de briller à n’importe quelle table de restaurant truffée de doctes crétins sentencieux et d’arrogantes pétasses crypto-fascistes de la haute, si lui aussi, ce conservateur de musée (ou son cousin, urbaniste en soutane « Le Corbusier »), a joué au ballon à l’école et a, un soir de juin 1984, frissonné d’il ne savait trop quel trouble sentiment (qui n’était évidemment pas du patriotisme) en admirant la chevauchée fantastique de Jean Tigana contre le Portugal de Chalana et Jordão. Et puis sa passe en retrait, en bout de course, dans les dernières secondes du temps réglementaire. Et puis le contrôle fébrile mais assuré de Platini, et puis son tir sous la barre du gardien, et puis sa course de gamin, justement, son plaisir de cour d’école surtout.

 

 

Tous les amateurs de football se recrutant chez les intellos ont, simplement, comme les piliers de bistrot qui votent Le Pen ou Sarkozy, été des enfants. Et il y a fort à parier que la seule raison pour laquelle on aime ce sport si souvent ridicule, et vecteur d’autant de connerie abyssale, agressive et désespérante, est qu’on y décèle son enfance enfouie sous les gravats.

Je ne cherche pas à me justifier, mais à prévenir : je vais suivre cette Coupe du monde. Comme je les ai toutes suivies depuis 1986, même quand la France ne jouait pas (1990, 1994). De toute façon, cette année, elle ne jouera pas longtemps. Vous êtes sans doute au courant.

Tom Cantor, dans : Autofiction (de mes deux), Spectaculaire-marchand

Cesser de vouloir être : un savoir-faire

Soudain, je dis à G. : « Bon, je vais pondre un post, ça a assez duré. »

Peu importe que je n’aie rien à apprendre au monde qu’il ne sache déjà. Il est démontré qu’enfoncer une porte ouverte fait parfois jouir.

Une partie de la blogosphère, pas mal de gens l’ont noté, se constitue de blogs plus ou moins geignards tenus (et plus ou moins mal écrits) par des gens passant beaucoup plus de temps à se plaindre des refus successifs de leurs manuscrits par les éditeurs — et ne s’étonnant jamais d’une telle unanimité intemporelle — qu’à travailler l’écriture, apprendre à penser, fournir à leur biographie les quelques aspérités métaphysiques qui les rendraient dignes de l’intérêt des masses (laborieuses). Se faire remarquer par leurs seuls écrits leur étant manifestement impossible, ils chialent ainsi à perpétuité, hurlant — de manière plus ou moins pavlovienne et subtile — à un complot qui n’aurait d’égal que celui des youpins si on les poussait un peu (les Juifs tenant, c’est bien connu, le milieu de l’édition par les gonades, comme ils tiennent la fourrure et la banque).

Ils me font penser depuis longtemps (pas les Juifs : les wannabe, par exemple celle-ci) à la nouvelle de Kundera « Personne ne va rire », dans Risibles amours. Où le narrateur, mis malgré lui en position de juger du travail d’un insistant importun (c.-à.d. un gros relou), finit par recourir à la calomnie pour se débarrasser de ce nuisible, qui répond au nom de Zaturecky. (Et toi, tu tuerais qui pour arriver, vil tocard dépourvu de la moindre étincelle créative ?)

Ces gens-là, les wannabe (trois syllabes anglaises signifiant : « arrivistes assumés ne désirant en ce monde qu’être, sans prendre la peine de faire »), ne font preuve d’aucun talent particulier, d’aucune amorce de style, d’aucune idée un tant soit peu originale. Et ce sont, il fallait s’y attendre, les plus bruyants et les plus gesticulants parmi les nombreux auteurs recalés par l’édition. Et, merveille de la démocratie médiatique, ils ouvrent des blogs. Et écrivent dedans. Et s’étonnent qu’on pût faire le constat de leur poujadisme. D’un genre même pas nouveau. Même pas néopoujadistes, les cons…

L’éditeur, celui qui fait fonction d’édition, a créé un monstre : celui qui désire être édité. Ce dernier, élevé dans la foi inepte qu’existe une chose telle qu’un droit inaliénable à l’édition, fait sienne la mission débile entre toutes de dénoncer les pratiques opaques (à l’aune de sa morale bancale et narcissique) du « milieu de l’édition », supposé plus pourri que le milieu de la mécanique automobile ou le milieu de la mousse au chocolat industrielle. Jamais le wannabe, cette excroissance scrofuleuse de nos temps porcins (cf. Gilles Châtelet), ne s’attèle à publier lui-même, s’armant de courage, d’un brin de savoir-faire et de quelques économies, ses œuvres qu’il juge pourtant impérissables. Dans la nouvelle de Kundera, Zaturecky est l’auteur d’un article effroyablement faible, et le narrateur (sommé poliment de juger) est mis dans la pire situation possible : soit mentir et dire que l’article est bon (voire excellent), fuite illusoire du conflit, l’engageant à une suite pénible ; soit dire la vérité, à savoir que l’article est mauvais (effroyablement), et se faire un ennemi vipérin — et sans doute à vie — de son auteur, qui voudrait bien être, ou au moins avoir l’air, « mais qu’a pas l’air du tout », comme l’aurait chanté, la colère enflammant sa gorge plus si flamande, le grand Brel.

Quelqu’un qui est capable de publier, sur un blog à prétention littéraire, ce genre de phrase :

« On veut être “fixé” comme on dit, parce que l’espoir du “OUI” espéré rend très douloureuse la crainte du “NON” redouté »,

ce petit quelqu’un mérite-t-il qu’un éditeur utilise son magot pour lui offrir un peu, si peu, de joie warholienne engloriolée, très vite submergée par le constat amer de la vanité de l’existence lorsqu’on se rend compte qu’on n’a vendu que quatre cent quarante-quatre exemplaires d’un opus qu’on imaginait pourtant révolutionnaire ?

Ah, et puis merde. J’ai encore perdu du temps moi-même à tirer à la ligne sur un non-sujet exemplaire. Je suis un graphomane.

Juan Manuel de Prada, lui, est écrivain :

Il crut tout d’abord qu’il devait s’agir d’habitants de rues proches que l’on délogeait de chez eux en prévision d’un bombardement, mais quand il vit les étoiles jaunes cousues pour la plupart à la hauteur de leurs poitrines, il comprit qu’il s’agissait de quelque chose de tout à fait différent. En queue du triste cortège apparurent des policiers armés de mousquetons. (…) Personne, parmi les curieux entassés sur les trottoirs, n’osait intervenir, pas même pour clamer sa honte devant un spectacle aussi dégradant ; mais il s’en trouvait pour esquisser une grimace de contrariété, comme on le fait devant une catastrophe qui ne nous concerne point. Quelqu’un, à une certaine distance, entonna d’une voix dégénérée et avinée une version antijuive de La Marseillaise qui circulait depuis quelques mois ; à cette voix, d’autres se joignirent, pour former un chœur qui n’était qu’un blasphème, une marée excrémentielle venue des latrines où l’homme renie sa condition :

Amour sacré de la Patrie,
conduis, soutiens nos bras vainqueurs.
France, notre France chérie,
combats avec tes défenseurs,
aux juifs fais mordre la poussière,
fais rendre gorge à ces voleurs
de notre or et de notre honneur,
puis chasse-les hors la frontière.
Aux armes, antijuifs, formez vos bataillons,
marchons, marchons,
qu’un sang impur abreuve nos sillons.

Il y avait un certain temps que l’orgueil patriotique de Jules languissait, en piteux état. Ce soir-là, en regardant les juifs marcher comme des bagnards, poussés par les accords de cette version obscène de La Marseillaise, il éprouva, pour la première fois nettement, avec une intolérable netteté, le dégoût d’être français. C’était un dégoût aussi vaste que le ciel d’été, cosmique, qui se coulait dans son sang, oppressait sa respiration, envahissait ses cellules ; un dégoût qui ne pouvait s’exprimer avec des mots, parce que les mots ont été inventés pour exprimer ce qui peut l’être, et que ce dégoût éludait, répudiait, assassinait les mots et se nourrissait de leurs déchets, en un grand festin charognard.

C’est un extrait du Septième Voile, qui a trouvé un éditeur, alors que les écrits de celle qui a, chevillé en sa petite âme, « l’espoir d’un OUI espéré », n’en ont toujours pas trouvé. Je mesure ce qu’il y a de désespérant dans ce fait simple et cruel, je le mesure sans une once, au fond, de jubilation sadique. L’absence de tout talent littéraire, l’absence de tout feu intérieur, de toute vision du monde chez quelqu’un qui ne vit pourtant que par et pour (mais pas de) l’écriture est une des plus grandes injustices de ce monde.

Tom Cantor, dans : Idiocratie, Spectaculaire-marchand, Textuel

Par ici la bonne soupe

L’idée m’a frappé, mardi soir, amusante idée de roman bourrin, aussi désespérante que l’est toute idée trop lucide : en démocratie libérale, les riches ne lâcheront jamais le pognon autrement que par la force. Et la « force » est illégale.

Appelez ça comme vous voulez, mais si 1) l’écart entre les riches et les pauvres augmente sans cesse, 2) le nombre de gens dans la rue, mécaniquement, augmente en fonction et 3) (bonus track) l’État décide tous les jours un peu plus de les laisser crever à petit feu, alors 4) la seule manière de piquer un peu aux riches (disons plutôt d’écrémer la partie de leur patrimoine dépassant un certain plafond — qu’on pourrait fixer très libéralement à 1 million d’euros, c’est-à-dire deux grands appartements parisiens) pour permettre aux pauvres de se loger, de bouffer à leur faim et de vivre débarrassés de l’angoisse cruelle et paralysante du lendemain, ce serait, c’est par la violence. Un pistolet sur la tempe.

Évidemment, cela nécessite de former quelques brutes épaisses afin de les rendre un minimum sensibles à l’idée de bien commun/public. Autrement dit : au socialisme et/ou au patriotisme (si on les prend très cons à la base, p. ex. légionnaires ou huissiers de justice). Puis de former des commandos « fiscaux » composés de comptables du Trésor (on y revient, hélas, toujours, tant que l’argent existe) et des tueurs/tortionnaires susmentionnés. Commandos de l’ombre, bien sûr, payés sur fonds secrets — puisqu’en démocratie, on l’a vu, la force brute est illégale mais nécessaire pour faire cracher les richards au bassinet.

Le sort des avocats fiscalistes dans tout ce brillant scénario est encore à affiner. Il est totalement ouvert. Toutes les possibilités sont envisageables, au cas par cas sans doute.

Tom Cantor, dans : Dix vagues à Sion

Un posteur imposteur

Je me souviens parfaitement de cette journée.

Il faisait le même temps qu’à Paris aujourd’hui : très beau, pas très chaud, pas trop chaud. Ma dent me faisait très mal, trop mal. La veille, nous avions eu à trois (M., N. et moi) une grande discussion sur mon implication dans le groupe. À peine deux semaines plus tôt, j’avais fait un concert catastrophique à Copenhague et dès le lendemain j’avais « présenté ma démission », après trois ans d’une folie conformiste qui ne semblait jamais très dangereuse, vécue de l’intérieur, mais qui aura fait beaucoup de dégâts dans nos vies, « pour le meilleur » sans doute, comme disent les gentils moralistes du quotidien lorsqu’ils cherchent à vous consoler d’une souffrance que vous n’éprouvez même pas.

Comme n’importe quel employé consciencieux, j’avais accepté d’assurer ma présence derrière la batterie pendant les quelque cinq ou six concerts prévus après le Danemark, avant d’en accepter petit à petit quelques autres pour ne pas mettre le groupe dans le caca. Je n’avais plus la flamme, j’allais en répétition à reculons, une drôle de petite mort — pas très bandante celle-ci — dans l’âme ; je n’en pouvais plus de compter les sous, les pièces d’1 euro. Je faisais le chauffeur pour une compagnie de navettes d’aéroport qui amenait des touristes britanniques de Beauvais à Disneyland et retour. Il fallait que je gagne de l’argent autrement. La musique me prenait tout mon temps et elle ne me semblait plus assez bonne.

Ce concert argentin fut le premier du « préavis ». Il fut si bon pour moi au moins (l’antithèse parfaite du concert danois) qu’il me donna sérieusement l’envie de rempiler, d’oublier la panne de Copenhague, de reprendre des cours de batterie, de devenir enfin un bon musicien. Pendant tout le séjour argentin, je me suis posé cette question très sérieusement, tout en ferraillant contre une rage de dents des plus vicieuses à grands traits de cocaïne jaunâtre et de vodka pure. Ce soir-là, le 18 mars, je crois, alors que je tapais sur la caisse claire d’une façon qu’un journaliste en mal d’inspiration eût appelée « métronomique », ma dent du fond, baignant dans son pus, préparait sa vengeance, impitoyable, et le lendemain du concert dès le réveil je crus littéralement mourir de douleur et je fonçai en taxi à la clinique du 1443, avenida Puerreydón à Buenos Aires, où un bassiste de tango m’opéra péniblement d’une pulpite avancée.

Mais je digresse. Ce que m’inspire cette vidéo, trouvée hier presque par hasard sur YouTube, la seule trace — éphémère — de mon passage dans le fabuleux monde du spectacle de mai 2003 à août 2006, est une mélancolie que je ne suis pas certain d’apprécier. C’est que j’aimais la scène, et que j’en ai de bons souvenirs, et que je sais que je n’ai pas le niveau et que j’étais un imposteur, un imposteur sympathique, certes, mais un imposteur quand même.

Pour A., qui m’a connu presque immédiatement après ce concert — elle laissa le temps à mes cheveux de pousser avant notre première rencontre in real life –, me voir dans ce bout de film doit être très troublant. Moi j’ai souvent été triste qu’elle ne m’ait jamais vu sur scène car je m’y trouvais souvent enfin beau. Un bel imposteur, oui. Le seul endroit où le public — un peu lointain — ne m’angoissait pas un seul instant.

Et j’ai envie de remonter sur scène, de taper, de gesticuler, d’envahir l’éther, et avec elle. J’en ai toujours eu envie depuis que nous sommes ensemble. Voir ce bout de concert, me rappeler de mon horrible mal de dents (de dent, dedans), du « ciel bleu ciel » (Shane MacGowan a osé ça, dans la magnifique Thousands Are Sailing) de Buenos Aires, dont je me délectai dans le taxi qui m’amenait seul au premier asado de ces dix jours, me souvenir aussi du son de la grosse caisse dans l’enceinte de retour à ma droite, ou à ma gauche, ou les deux, de l’odeur de la smoke machine, ce gadget que je n’aimais pas, des bières éclusées pendant la balance, des problèmes de câblage, des larsen, des suspensions de l’estrade… me donne envie de recommencer. Mais je sais bien que ça va être un peu plus compliqué qu’à l’époque, que j’ai joué dans des salles trop grandes pour l’imposteur que j’étais. Les imposteurs que nous étions. Tout le monde ou presque, dans ce cirque, est imposteur. (J’en ai croisé des camions.) C’est donc le cirque de l’imposture. Une fois qu’on le sait, et qu’on l’accepte, on peut y prendre un plaisir stupide.

L’imposture… Un sujet trop vaste pour moi, bien trop vaste.

Tom Cantor, dans : Autofiction (de mes deux), Spectaculaire-marchand

Parcours

Je, soussigné, Tom C., déclare et même affirme sur l’honneur — que le Grand Cric me croque si je travestis ce que je crois être l’immuable, l’ineffable, l’intarissable vérité — être le seul animal (et parmi les animaux sont comptés ici tant les bipèdes, les quadrupèdes, les mille-pattes que les unijambistes infortunés) de cette planète à avoir jamais résidé successivement

— boulevard de l’Hôpital (75013 Paris),

— rue des Rossays (91600 Savigny-sur-Orge),

— rue des Sapins (77310 Saint-Fargeau-Ponthierry),

— les Bois-du-Cerf (91450 Étiolles),

— square André-Maurois (91250 Saint-Germain-lès-Corbeil),

— rue Marcel-Aymé (91450 Soisy-sur-Seine),

— quai Branly (75007 Paris),

— allée Jean-Rostand (91000 Évry),

— rue des Aubépines (91450 Soisy-sur-Seine),

— rue Lavoisier (91350 Grigny),

— rue Charles-Péguy (91120 Palaiseau),

— quai Branly (75007 Paris),

— avenue Parmentier (75011 Paris),

— villa Rougier (92700 Colombes),

— rue des Jeûneurs (75002 Paris),

— rue Popincourt (75011 Paris),

— rue de la Sablière (75014 Paris),

— rue des Pyrénées (75020 Paris),

— rue des Jeûneurs (75002 Paris),

— rue Pierre-Dupont (75010 Paris),

— rue Charles-Péguy (91120 Palaiseau),

— rue Mazarine (75006 Paris),

— rue de l’Élysée-Ménilmontant (75020 Paris).

Cette affirmation sur mon honneur n’est, certes, qu’un postulat jusqu’ici non démontré (et très certainement indémontrable), mais si d’aventure il devait se présenter quelqu’un capable de l’infirmer (justificatifs à l’appui), j’avalerais sur-le-champ mon caleçon, sans l’avoir lavé au préalable.

Fait à Paris, le 15 avril 2010 à 11 h 41, pour faire valoir absolument rien.

Tom Cantor, dans : Autofiction (de mes deux)

Maths et lemmes

C’est la dernière ligne droite de la traduction et même si je n’ai pas le temps d’écrire ici, je ne résiste pas à vous livrer cet ultime teaser, à quinze pages de la fin. C’est encore une fois une note de bas de page et je ne sais pas pourquoi mais elle me fait penser à ces films aussi débiles qu’hilarants type Eh mec, elle est où ma caisse ? ou Idiocracy. Oui, je ne sais pas du tout pourquoi. Mais c’est le cas. La voici pourtant, cette « NBP », et vous la trouverez sans doute moins amusante que moi — tant pis pour vous :

N’importe quel texte décent de logique mathématique ou de théorie des ensembles vous livrera tout un chapitre sur l’axiome du choix et sa relation à d’autres concepts hautement érotiques comme l’axiome multiplicatif de Russell, le lemme de Zorn, le principe de trichotomie, le principe de maximalité de Hausdorff et (sans blague) le lemme de l’élément maximal de Teichmüller-Tukey.

J’y suis : c’est la quasi-juxtaposition de l’épithète « hautement érotique » (high-eros, dans l’original : « à haute teneur en érotisme » ?) et de ce nom de famille tout droit sorti d’un Blake et Mortimer, Teichmüller, qui me fait uriner de rire (= urire).

Vous l’aurez compris, je commence à devenir fou. Je n’aurais peut-être pas dû piquer son nom à Cantor pour m’en faire un pseudonyme.

Tom Cantor, dans : Idiocratie, Infinimatheux

Bolzano contre Zénon, II : Weierstrass à la rescousse

Soit f une fonction f(x) = 0continue sur un intervalle donné A. Sachant que f(2) = 4 et f(6) = − 9, démontrez qu’il existe au moins une valeur de x dans A vérifiant f(x) = 0.

Rock’n'roll, non ?

Je trouve aussi.

C’est les maths, ça : soit on n’y pige rien du tout (c’est sans doute le cas d’au moins la moitié de mes millions de lecteurs), soit on y pige assez pour comprendre le symbolisme utilisé parce qu’on s’en rappelle depuis les années lycée, et alors on voit tout de suite intuitivement de quoi il s’agit (une courbe étant présente des deux côtés d’une droite coupe forcément cette droite), oui mais comment le démontrer rigoureusement, hein, tas de petits sexes ?

Vous n’avez qu’à demander à un type qui l’a fait avant vous et s’appelle Bolzano. Vous le trouverez accoudé au comptoir du Riemann’s Lounge, ce bar en forme de sphère, en train de siroter un kir-huile de coude avec son copain Weierstrass, pas le dernier pour la déconne.

Tom Cantor, dans : Infinimatheux

Du confort et de la haine puissante des phoques

« Le confort, c’est un clou planté exactement
au bon endroit pour accrocher le torchon. »

Michel Houssin

Je bois du gin-citron et je fais des phrases longues, sauf celle-ci qui est courte. Par définition ce qui n’est pas court est long ; une queue, un métrage, une vue. Une courte vue n’est pas le contraire d’une longue-vue. Les trois phrases précédentes sont courtes.

Je bois du gin-citron pour oublier. Oublier quoi ?

J’allais parler de moi, pardonnez-moi. Les vieux réflexes. À une époque j’allais voir une psy, a shrink disent les Américains — le sens du verbe to shrink n’étant pas des plus flatteurs dans le contexte psychologique, j’ai toujours trouvé ironique ce mot d’argot utilisé par exemple dans les films de Woody Allen ou les trucs du genre Mafia Blues. J’allais voir mon rétrécisseur (d’âme, d’intellect, d’esprit, d’avenir ?). C’était en fait une rétrécisseuse qui m’aidait à y voir clair. J’allais écrire « à y voir clair dans le tunnel qu’était parfois ma vie » qui est une faute de français, des plus communes, cet abus du double complément — parce qu’on a oublié que « en » et « y » les remplacent, justement, les compléments. Ils sont si petits, si discrets, ces « y/en ». Faute immonde dans « la salle dont elle en était sortie ». Mais en général, elle se présente plus subtilement. Et puis parfois ce n’est pas une faute : « Cela soulevait plus de questions qu’il n’était capable d’en résoudre ». Allez comprendre, hein ? Moi je comprends. Et je vous emmerde.

J’écris, Real brain shrinker.je traduis, je corrige, je réécris. Je me prépare à trente-six ans une vie de nègre, de soutier. Je ne connais pas aussi bien la grammaire qu’elle me connaît. Quand je fais une faute d’orthographe, les gens –  ma mère, mes amis — applaudissent parce que ça leur permet de briller.

Parfois, ils gardent le silence ; parfois ils se trompent ; parfois ils en font un commentaire public ; parfois encore ils ne mentionnent leur découverte qu’à moi, à l’insu de tous, dans un mail, comme l’a fait récemment N. qui y a vu — quel tact — un lapsus plutôt qu’une faute. C’était subtil.

J’en fais si peu que je me les rappelle presque toutes. Un jour dans un mail à ma mère le mot fatiguant ; un autre jour dans un mail à l’équipe d’une revue le mot landaux ; encore un autre jour ici même le mot exigent.

Si j’avais pu à l’époque ne parler à ma shrink que de ces petites choses orthographiques, je n’aurais pas eu à aller la consulter. La vie aurait été très simple, alors qu’elle demeurait compliquée. Dans ce combat qu’était l’apprentissage du bonheur, un pas en avant la fleur au fusil se soldait souvent par une rebuffade que je croyais imméritée, qu’on peut croire imméritée alors que ce n’est pas tant la fleur accrochée au canon, ou le chewing-gum qu’on mâche vulgairement dès le matin, ou le fait qu’on a mal fait la vaisselle de la veille (soit : des détails), qui la motive (la foutue rebuffade) que votre personne tout entière qui ne « va pas » à l’autre. Le malaise est général, quoi. Alors vous « consultez » parce qu’un jour vous avez décidé de ne plus vivre terré à l’abri des autres, à l’abri des amours surtout. J’ose à peine dire « de l’amour » tant déjà l’utilisation du mot « bonheur » me répugne un peu — c’est à vivre, pas à écrire, ces saloperies-là (peut-être une des raisons pour lesquelles la littérature de qualité est rarement optimiste, humaniste, « de gauche »). Vous avez décidé de confronter votre ego malade à autrui, et chaque jour est une bataille, si éreintante que l’abandon est toujours envisageable. Mais vous n’abandonnez pas. Jamais. Vous attendez que l’autre abandonne à votre place, ce qu’il fera tôt ou tard, sauf miracle (mais ce dieu-là existe). C’est-à-dire que vous n’attendez pas littéralement qu’il abandonne, mais que si quelqu’un devait abandonner ce qui parfois ne ressemble plus qu’à de pures hostilités, vous ne voulez pas que ce soit vous. Parce que vous avez tout à y perdre. Parce que toute votre vie est dans ce combat, que vous n’avez pas trouvé d’être humain plus accueillant, plus doux, plus dur, plus brillant.

Eh, je n’ai pas parlé de moi, ni de mon passé : au diable les vieux réflexes ! Ici c’est le présent, on parle de traduction et de maths, et puis on fait des phrases sur des sujets pop comme le tennis ou la fondue savoyarde. On ne sait pas réfléchir, bien qu’on le fasse trop. On se prend pour un punk, parfois. Or être punk en 2010, qu’est-ce que c’est, sinon d’abord la posture creuse de candidats à la Nouvelle Star ? Je veux dire : être punk en amour. Est-ce que ça veut dire « être violent » ou « être intransigeant » ou « être rebelle » ou « être éthique » ou « être sauvage » ? Je ne sais pas. Je pense à ce mot « punk » en amour parce que quelqu’un me l’a dit, un jour. « Je suis punk en amour. » Je n’ai pas vraiment compris.

Mon côté punk : je bois du gin-citron et j’emmerde les phoques. Ce sera peut-être explicité plus tard dans ces pages, le coup des phoques.

Tom Cantor, dans : Autofiction (de mes deux), Dix vagues à Sion

Toto logique

Lionel Messi est donc un footballeur mieux payé que Cristiano Ronaldo, ce qui n’est que justice puisque l’un est un génie classique (au sens mélioratif, comme dans « grand classique ») et l’autre une machine de haute précision. Mais ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas le football : plutôt les montants. 33 millions annuels pour l’Argentin de Barcelone et 30 millions pour le Portugais de Manchester. Sur le plan moral, no comment. Sur le plan arithmétique, des chiffres Couille dans le pâté à la Escher.(en fait, des nombres) simples à mettre en rapport :

(1) Ronaldo = Messi − (Messi/11) et corollairement (2) Messi = Ronaldo + (Ronaldo/10).

Getriddons des parenthèses qui sont comme des cafards proliférant sous les plinthes : inutiles. Par la même occasion, posons r = Ronaldo et m = Messi, ça fait plus sérieux.

On a (1) r = mm/11 et (2) m = r + r/10.

Essayons voir de faire joujou avec ça pour constater la perfection du système formel arithmétique : en remplaçant dans l’expression (1) (car (2) nous y autorise) m par r + r/10 (c.-à-d. Messi par Ronaldo + Ronaldo/10), on obtient :

r = (r + r/10) − [(r + r/10)/11].

Développons cette saloperie tautologique pour nous apercevoir/assurer qu’elle est bien une tautologie de motherfucker (dans le cas contraire, on aurait démontré — de manière un peu plus fulgurante que Gödel — que les maths ont du plomb dans l’aile, mais ça m’étonnerait qu’à ce niveau nos tripatouillages suffisent à les planter comme un vulgaire Firefox, ou alors je m’appelle Luc Besson, je m’apprête à adapter Adèle Blanc-Sec au cinéma et vous pouvez préparer le goudron et les plumes) :

r = r + r/10 − (r/11 + r/110).

Mettons tout sur 110 et finissons-en avec cette énigme à la mords-moi-la-tumeur-bénigne :

r = 110r/110 + 11r/110 − (10r/110 + r/110) = 121r/110 − 11r/110 = (121 − 11)r/110 = 110r/110 = r = Ronaldo.

D’où Ronaldo = Ronaldo. Tautologie, tout va bien.

Un Gödel un peu fan de football, histoire de mettre un peu le bazar, objecterait à ce stade que si (c’est indubitable) Ronaldo = Ronaldo, il est néanmoins tout à fait faux d’affirmer que Cristiano Ronaldo = Ronaldo Luis Nazário de Lima. Par conséquent Ronaldo ≠ Ronaldo.

(Ronaldo = Ronaldo) & (Ronaldo ≠ Ronaldo) implique donc qu’il y a dans notre audacieux système formel comme une couille dans le pâté.

Et j’aimerais assez qu’on vienne me démontrer le contraire.

Tom Cantor, dans : Infinimatheux, Spectaculaire-marchand